Lagrave (Rose-Marie)


Traverser les frontières sociales et politiques

 

Rose-Marie Lagrave, née en 1944, est une sociologue française, directrice d’études habilitée à diriger des recherches (HDR) honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS) et membre de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Iris), fondé en 2007 par Didier Fassin et Alban Bensa (1948-2021). Ses travaux portent principalement sur le monde rural contemporain, l’évolution de la condition des femmes dans l’espace social et professionnel depuis le début du XXe siècle, la fin du communisme dans les pays d’Europe centrale autour de la chute du Mur de Berlin en 1989. Derrière leur apparente diversité, ces thématiques de recherche proposent une lecture sociohistorique de l’organisation des sociétés occidentales, notamment au prisme d’une critique sociale et féministe dont elle fut l’un des instigatrices en France à la fin des années 1960. Ces thématiques procèdent d’une sociologie critique des conditions du vivre ensemble et de leur portée politique dans l’espace public qui revendique, dès ses prémisses, une portée clairement politique, avant de prendre leurs distances avec leur origine marxiste. Le parcours de chercheure de R.-M. Lagrave témoigne néanmoins d’une même posture constante au cours de son itinéraire intellectuel et professionnel : rendre justice aux oubliés, porter l’attention sur des mondes en transition.

Couverture d’Une conversation. Annie Ernaux à gauche et Rose-Marie Lagrave à droite (2023).

Couverture d’Une conversation. Annie Ernaux à gauche et Rose-Marie Lagrave à droite (2023).

 

Le rôle épistémique de l’enquête autobiographique

R.-M. Lagrave (2021) s’est fait connaître d’un public élargi au-delà des cercles académiques avec la parution aux éditions La Découverte de son livre Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe. L’importante couverture journalistique et médiatique dont a bénéficié l’ouvrage (plus d’une dizaine de recensions et interviews dans les médias français dans les quelques semaines suivant la sortie) montre, à sa manière, l’intérêt croissant pour les récits des transclasses (Jaquet, 2014 ; Jaquet, Bras, 2018) et de façon corollaire, bien que distincte, pour l’écriture biographique en sciences sociales (Dekker, 2002 ; Bouilloud, 2009 ; Adell, 2011 ; 2022 ; Piponnier, Ségur, 2021).

Précédant de peu l’annonce du prix Nobel de littérature décerné en 2022 à l’écrivaine Annie Ernaux, l’ouvrage semble de prime abord s’inscrire dans le sillage des récits de « transfuges de classe » qui ont vu le jour tant en sociologie (Eribon, 2009 ; 2013) qu’en littérature (Louis, 2014 ; Ernaux, 2020) depuis une quinzaine d’années. Cependant, il s’en démarque par le propos et l’écriture : la honte des origines qui ne constitue pas exclusivement la pierre de touche du travail d’anamnèse sur le parcours personnel et intellectuel fait ainsi place à une réflexion distanciée sur la notion de transfuge de classe, sans pour autant sous-estimer le poids des déterminismes sociaux que Pierre Bourdieu (1930-2004) et Jean-Claude Passeron (1964) ont mis en évidence, puis développés plus spécifiquement par P. Bourdieu (1979). Pour sa part, le récit convoque divers genres scripturaires (autobiographie, fragments de journal, récits de vie, témoignages, relation d’enquête), tout en mobilisant explicitement les cadres théoriques et méthodologiques de l’enquête en sciences sociales, lesquels ont fondé l’itinéraire de la sociologue des années 1980 à nos jours. Le travail de publicisation de la vie savante et militante donné à lire, plutôt que de tenter la vaine entreprise de reconstruire l’unicité du moi (Leiris, 1948 ; Debaene, 2015) entend se tenir à égale distance de l’illusion biographique (Bourdieu, 1986) et des Ego-histoires (Nora, 1987 ; Aurell, 2017 ; Martinat, 2020), pour faire place à une parole inédite de femme chercheure car, selon elle : « rares sont les témoignages de femme et plus encore de féministes issues de classes sociales modestes qui ont fait retour sur leur parcours » (Lagrave, 202 : 8). Ainsi l’ouvrage entend-il « ressaisir » l’itinéraire dans son ensemble et sa complexité comme l’indique de manière explicite le choix du titre, reprenant ici pour lui donner une nouvelle ampleur un travail d’autoanalyse au prisme du genre que la sociologue avait expérimenté dans un article antérieur, paru dans la revue Genre, sexualité et société (Lagrave, 2010). Produit au soir d’une intense vie de chercheure et d’enseignante en sociologie mais aussi de militante féministe, cet ouvrage éclaire par bien des aspects la généalogie d’une œuvre scientifique, tout comme l’histoire sensible d’une femme engagée dans l’espace public et les combats contemporains pour la reconnaissance des groupes minoritaires ou des « sans voix » (Ferron, Née, Oger, 2022).

Dans cette enquête autobiographique, R.-M. Lagrave revient sur ses origines sociales et familiales pour en montrer certes le poids social et culturel sur la formation et l’orientation scolaire d’une jeune fille dans les années 1950, et encore pour dégager les opportunités que ce milieu lui a somme toute offert. À l’inverse du sociologue du travail et de l’innovation Norbert Alter (2022) , « venu de nulle part » selon ses propres mots, R.-M. Lagrave (2021 : 28) est issue d’un milieu populaire, rural et catholique, ayant grandi au sein d’une famille (très) nombreuse : « Je reprends à mon compte ce qualificatif [nombreuse] parce qu’il n’exprime pas seulement un nombre mais aussi une condition sociale ». Elle y expérimente dès le plus jeune âge, au cours de cette socialisation première, le rôle structurant du genre et en particulier le positionnement au sein de la fratrie de onze enfants – et 8e fille sur 9 – dans une famille d’agriculteurs marquée par un catholicisme rigoureux que R.-M. Legrave n’hésite pas à parler de « panoptique » pour en évoquer la très forte prégnance : « Dans mon cas, impossible d’ignorer l’étau et l’étreinte du catholicisme » (ibid. : 71). Sans entrer dans les détails de ces différents effets de contexte, sur lesquels Se ressaisir revient avec précision – le tracé du contexte occupe près des deux-tiers du livre – et auquel le lecteur pourra aisément se reporter (ibid : 23-312), nous retiendrons ici quelques-uns des points saillants qui font plus particulièrement écho aux thématiques phares de la chercheure et en éclairent le choix.

Couverture de Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe (Lagrave, 2021).

Couverture de Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe (Lagrave, 2021).

 

 

Une poétique du déplacement dans l’espace public

Le parcours biographique, comme l’œuvre scientifique ou encore l’engagement militant de R.-M. Lagrave, portent le sceau d’une volonté non démentie tout au long de sa carrière et de sa vie personnelle de passer outre les frontières, de combattre ou de contourner les assignations, fussent-elles de classe (naître dans un milieu populaire), de genre (être une femme) ou de champ (se cantonner à une discipline). Cette posture patiemment construite l’autrice en décrit avec minutie le cheminement, met en relief le processus d’élaboration du rapport au monde, social ou savant de la sociologue des années 1960 à nos jours. À l’instar de certains des récits de ses collègues historiennes, en particulier ceux de Michèle Perrot (« L’air du temps » in : Nora, 1987) ou de Mona Ozouf (2009), le parcours est placé sous le signe de multiples déplacements tant matériels que symboliques : en retraçant le chemin et le travail accompli, loin de se limiter au récit linéaire d’une ascension sociale et professionnelle, construisant une appartenance sociale et académique chèrement conquise, l’enquête déploie une dynamique dont les questionnements, voire les incertitudes interrogent les conditions de l’émancipation sociale d’une femme dans le siècle. Le travail de socioanalyse dépasse ici le cadre de l’autobiographie stricto sensu pour livrer une enquête de plus vaste portée, sans négliger pour autant les codes du genre, lesquels inscrivent le parcours intellectuel dans le nécessaire « rapport de désignation, de consignation, ou d’explication direct » (Jeannelle, 2008 : 321-324) avec les mondes sociaux, académiques, scientifiques auxquels il se réfère.

Ces multiples déplacements qui jalonnent et structurent la trajectoire tant personnelle que professionnelle de R.-M. Lagrave décrivent la nécessité constante, mais encore les opportunités saisies pour « faire sa place » dans un milieu peu propice à l’émancipation, notamment féminine. La condition sociale et familiale, qui dans ses ambiguïtés même n’est pas sans rappeler la culture populaire décrite par Richard Hoggart (1918-2014), loin de ne constituer que des aspérités et des obstacles à franchir vers l’ascension sociale, est appréhendée comme pouvant donner prise à de possibles écarts : ainsi la fréquentation de l’aumônerie de lycée accueillant un certain catholicisme de gauche, comme celle de mouvements pacifistes – proches de Lanza del Vasto (1901-1981) – ont-elles pu ouvrir une première brèche dans le régime de surveillance quotidien qu’imposait la religion dans le cercle familial ; de même, si l’École laïque n’apparaît pas en rupture avec la rigueur morale du milieu familial, car considérée comme un lieu de « concordance pas du tout énigmatique entre les dispositions culturelles et morales acquises dans le cadre familial et les attentes d’instituteurs trop heureux de voir débarquer une flopée d’enfants déjà formatés et capables de s’ajuster au savoir scolaire » (ibid. : 109), elle a pu constituer, selon la sociologue, un espace de possible transition sociale, notamment grâce à ses instituteurs dans ces années 1950. Devenue boursière d’État, ce qui lui permet d’accéder au lycée, R.-M. Lagrave (ibid. : 145) poursuit une scolarité marquée par le souci de « ne pas regarder en arrière » et de se détacher, non sans un sentiment de culpabilité, d’un monde – membres de la fratrie ou camarades de classe – sur lesquels le poids des inégalités sociales et culturelles a pesé plus fortement et que l’institution scolaire, selon la sociologue, ne parvient pas à réduire, voire renforce. La force libératrice de la lecture, comme chez A. Ernaux et nombre de transfuges de classe, est invoquée pour se protéger de la violence sociale et de la honte ressentie dans un milieu hostile : « Je croyais qu’en faisant mine d’être détachée du paraître, la honte desserrerait ses griffes » (ibid. : 163). Ce faisant, par la lecture et les amitiés électives qu’elles font naître, se mettent en place plus ou moins consciemment les conditions d’accès à une sortie du groupe et à une forme de distinction sociale.

Ainsi, aux yeux de la sociologue, le parcours scolaire puis universitaire est-il vécu comme un franchissement d’étapes et de barrières sociales et culturelles – les titres métaphoriques de Se ressaisir l’illustrent clairement : « L’École ou la clé des champs » ; « Passer le gué ». En témoignent la propédeutique en Sorbonne puis la licence de sociologie menées tout en travaillant – une condition d’« Établie avant l’heure » (Lagrave, 2021 : 200), faisant de la sorte référence au choix que font certains étudiants et intellectuels de s’établir comme ouvriers en usine aux alentours de Mai-68 (Linhart, 1981). Malgré son parcours académique prestigieux qui va la conduire à la direction de recherches à l’EHESS en 1993, la sociologue ne se lasse pas d’en rappeler les difficultés et les obstacles et de dire son sentiment tenace d’illégitimité dans le milieu intellectuel, marqué par une forte reproduction sociale des élites. De même, l’entrée à l’EHESS est-elle décrite dans son « Journal d’une oblate » – faisant en référence, non sans humour, à sa formation catholique – comme « une chance et un enchantement » (Lagrave, 2021 : 234), mais aussi « un peu étrange et paradoxale puisque j’y ai intégré l’un des centres les moins visibles et les moins prestigieux de cette institution » (ibid.). Effets de transfuge de classe sans doute, que la sociologue creuse à chacune de ses interventions académiques ou médiatiques, ne se contentant pas de convoquer sa formation et ses maîtres (P. Bourdieu notamment), mais plutôt de les commenter à la lecture croisée de ses engagements politiques et féministes.

 

De la sociologie rurale aux études féministes

Ses engagements personnels et publics vont se forger à l’EHESS de 1972 à 1985 au Centre de sociologie rurale, fondé et dirigé par le sociologue Placide Rambaud (1922-1990) qui encadre sa thèse de doctorat sur la condition des femmes agricultrices et lui fait obtenir un poste de maître de conférences en 1983. Cherchant à se dégager d’une tutelle quelque peu ombrageuse dont elle va tenter peu à peu de s’éloigner avant de lui rendre justice (Lagrave, 2009a), et d’une forme de division du travail de la recherche laissant peu de place à la réflexivité, R.-M. Lagrave s’enquiert de nouvelles approches sociologiques, en organisant, à la demande de l’historien Alain Corbin, alors président de l’Association des ruralistes français (ARF) une série de colloques au gré desquels elle découvre les controverses qui structuraient la sociologie rurale de l’époque ; puis, en suivant le séminaire sur le Savant et le Populaire qu’anime dans les années J.-C. Passeron et Claude Grignon (Piponnier, 2021), jugé à la fois « irritant et salvateur » (Lagrave, 2021 : 239). Ce séminaire qui fut une véritable épreuve dans sa condition de femme et d’intellectuelle, lui a permis de reconsidérer la notion de classe populaire et de lui préférer celle de « subalterne ». D’une manière plus générale, ces toutes premières années de travail de « petite main » de la recherche, couplées à une activité syndicale, aiguisent son regard sur les contradictions de l’institution savante : ayant fait très tôt l’expérience des rivalités intellectuelles et académiques au sein de l’institution – notamment entre P. Rambaud et Henri Mendras (1927-2003) -, mais aussi des rapports de force et de domination à l’égard des femmes dans le champ du savoir, la sociologue accumule un matériau précieux sur lequel elle aura l’occasion de revenir dans un ouvrage consacré à l’EHESS (Lagrave, 2003) que vient conforter une étude parue en 2009 (Bakouche et al.).

Le travail fondateur sur la condition paysanne, qui sera complétée par une recherche collective (Lagrave, dir., 1987), est un des premiers jalons explicites de l’évolution conjointe des objets de recherche, des convictions politique et de l’éthos professionnel de la chercheure. Conduite dans le cadre de l’action thématique « Recherches sur les femmes, recherches féministes » du CNRS, l’étude porte sur les changements intervenus dans la situation des femmes d’agriculteurs de la fin des années 1930 aux années 1980 pour en montrer la difficile reconnaissance. Elle montre « l’invention politique d’un métier », en particulier à travers la construction et l’usage de catégories et classements effectués par les statistiques officielles qui, selon R.-M. Lagrave, renforcent l’ordre établi, en leur donnant une apparence scientifique que l’État vient garantir. Cette critique des enjeux politiques de la statistique que les travaux d’Alain Desrosières (1940-2013 ; 1993) ont mis en lumière, se mêle néanmoins étroitement à l’émergence de revendications féministes qui ont trouvé, sur le terrain de la condition paysanne et au sein même de l’institution, matière à se forger ; la sociologue y revient à plusieurs reprises au fil de son parcours : dans les années 2000 (Lagrave, 2008) pour constater le peu d’évolution d’une catégorie sociale, puis pour dénoncer plus de vingt ans après l’invisibilité sociale dont les agricultrices font encore l’objet (Lagrave et al., 2021, 2022a).

Peu à peu, le parcours de R.-M. Lagrave permet de mesurer le déplacement des objets et des méthodes de recherche, passant d’un milieu spécifique – le monde rural – et d’une pseudo-catégorie sociale – les agricultrices – à une entrée plus frontale dans un nouveau champ de recherches : les études de genre. Le thème qui s’est imposé, non sans mal, à l’EHESS dans les années 1970 et 1980 au sein du Centre de recherches historiques, grâce la conduite et la publication d’enquêtes collectives et les échanges avec les collègues universitaires comme Michelle Perrot, fait son chemin. Accédant au statut de catégorie d’analyse (Scott, 1988), la notion de genre va devenir le fil rouge des recherches de R.-M. Lagrave (1990) en permettant l’autonomisation progressive d’un champ de recherche. Un champ, au sens bourdieusien, dont elle a contribué à construire les modalités, les enjeux et les rapports de force, en publiant à l’instar de ses collègues historiennes et sociologues, de nombreux articles, préfaces, et contributions dans l’espace académique de l’EHESS, mais aussi en publiant des tribunes dans les médias et en intervenant dans les débats publics. Cet intérêt majeur pour les études féministes, et plus largement de genre, la conduira à créer en 2005 au sein de l’EHESS le master « Genre, politique et sexualités » et à retravailler inlassablement (Lagrave, 2012 ; 2020 ; 2022), un domaine dont l’épistémologie comme la légitimité sont régulièrement mis à l’épreuve.

 

Le sens des entrelacements : une sociologie sensible

Si la cause des femmes irrigue le travail de la sociologue, elle ne saurait passer sous silence l’attention particulière portée sur d’autres mondes. Celles-ci ont été facilitées, parfois provoquées par des rencontres ou encouragées par les relations professionnelles et les amitiés intellectuelles qu’elle a nouées au sein de l’EHESS (notamment avec P. Bourdieu, voir Encrevé, Lagrave, 2004). Elle y trouvera sa place, en faisant place à d’autres univers – le monde de l’après communisme dans les pays d’Europe centrale (Lagrave, 2011a) sur lesquels elle conduit des enquêtes dans le cadre des Relations internationales de l’EHESS dont elle assure la direction.

Les moyens de la réhabilitation, du travail de construction de la reconnaissance par les pairs et par la société, voire par l’Histoire, des oublié(e)s ou des démuni(e)s passe par un relatif éloignement  de la sociologie classique au profit d’une approche que l’on pourrait qualifier de sensible, en comparaison de celle, nombreuse chez les historiens, notamment défenseurs de la micro-histoire pour lesquels le rapport au sensible permet de retrouver la trace des disparus ou des ignorés (Corbin, 1998 ; Perrot, 2012) : cette approche est décelable chez R.-M. Lagrave dans la mise en relation des objets et des approches, celle qui se saisit de l’enquête sociologique pour sortir de l’ombre des acteurs sociaux – les agricultrices, les femmes, les vieux -, leur conférer une existence palpable et la  place que la société et l’époque ne leur ont pas (toujours) accordée ; ou encore pour éclairer d’un jour nouveau ou dénoncer les stéréotypes liés à des catégories sociales – pauvreté, inégalités, vieillesse (Lagrave, 2009b, 2011b, 2022b) –  ou de genre – femmes.

Cette sociologie sensible s’incarne aussi dans l’écriture : l’avant-propos d’une Utopie déchue (1998) est significatif de cette attention parle choix d’une métaphore – l’odeur de la lignite – pour appréhender la complexité du changement social et politique (vieux monde industriel contre nouvelles économies), des luttes et affrontements séculaires entre classe ouvrière et intellectuels : clivages qui, pris pour objets scientifiques, ne cessent d’interpeller les mondes vécus de la chercheure, les conditions de négociation toujours remises sur le métier par la sociologue entre monde savant et profane, origines populaires et milieu intellectuel, monde masculin, monde féminin.

Cette traversée d’un demi-siècle de luttes sociales, politiques, académiques est d’une grande utilité pour en comprendre la radicalité tout autant que la complexité. L’enquête sociologique à laquelle se livre R.-M. Lagrave, si elle nous fait entrer dans le parcours singulier d’une chercheure, constitue en retour un objet scientifique à part entière, fournissant matériau et matrice pour explorer via la carrière de chercheure et de militante féministe, la condition de catégories sociales invisibilisées ou considérées comme subalternes dans les sociétés occidentales et leur dimension très politique dans l’espace public contemporain.

À l’instar de Thorstein B. Veblen (1857-1929), dont Suzie Guth (2016) nous dit qu’« il est le fruit d’une expérience personnelle, celle de la marginalité du fils de migrant, qui participe certes à la culture globale savante, mais qui demeure sur son quant-à-soi en ce qui concerne les mœurs, les usages mondains et les usages académiques », R.-M. Lagrave, si elle dépeint avec humour et parfois violence les milieux qui l’ont construite, les rencontres qui l’ont durablement façonnée, n’en demeure pas moins plutôt en retrait d’un monde dont elle partage l’habitus, sans s’y sentir pour autant tout à fait à sa place, un entre-deux qu’elle ne cesse de revendiquer jusque dans ses écrits comme ses prises de parole.


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Auteur·e·s

Piponnier Anne

Centre de recherche sur les médiations Université de Lorraine

Citer la notice

Piponnier Anne, « Lagrave (Rose-Marie) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 08 mars 2023. Dernière modification le 08 mars 2023. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/lagrave-rose-marie.

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