Rühl (Manfred)


Au-delà d’un catalogue de souhaits, fonctions et services du journalisme et des relations publiques pour la société et le public

 

Les sombres expériences de la propagande et de la science de l’époque nazie (Duchkowitsch, Hausjell, Semrad, 2004) font qu’aujourd’hui encore, dans les sciences de la communication allemandes, le terme « propagande » est utilisé avec beaucoup de prudence et de retenue. Après la Seconde Guerre mondiale, cette « névrose de démarcation » (Binder, 1983 : 241) par rapport à la période a dominé de larges pans de la jeune publicistique, comme s’appelait encore la science de la communication dans de nombreuses universités en Allemagne. Conséquence : le journalisme et les relations publiques (RP) étaient surtout décrits tels qu’ils devaient être et tels qu’on les souhaitait. L’un des premiers et éminents chercheurs en RP, Albert Oeckl (1909-2001 ; 1964 : 43), qui avait lui-même travaillé pendant une courte durée au ministère de la Propagande, entendait par RP « l’effort conscient, planifié et permanent de construire et d’entretenir la compréhension et la confiance mutuelles dans le public ». Le jeune Manfred Rühl a trouvé de nombreuses listes de souhaits de ce type lorsqu’il a entrepris sa thèse dans les années 1960. Que cette perspective normative ait été rapidement remplacée par une perspective descriptive n’est pas son seul mérite. Ceci est indissociable d’un second mérite : il a « importé » la théorie des systèmes selon Niklas Luhmann (1927-1998 ; Chaskiel, 2018), alors encore peu considérée dans les sciences de la communication germanophones qu’elle marque encore de son empreinte. Sur cette base, il a développé une étude retentissante sur les rédactions (Rühl, 1969), qu’il a ensuite développée en un projet théorique complet sur le journalisme (Rühl, 1980). Puis, en 1992, il a présenté, avec le juriste, politiste et communicologue Franz Ronneberger (1913-1999), la théorie des RP la plus complète à ce jour. Mais qui est M. Rühl au juste ?

M. Rühl, 2023. Photographie reproduite avec l’aimable autorisation de M. Rühl.

M. Rühl, 2023. Photographie reproduite avec l’aimable autorisation de M. Rühl.

 

Né en 1933 à Nuremberg (Rühl, 1999 ; 2021 ; Scheu, 2015), il est fils d’un boulanger décédé alors qu’il n’avait que quatre ans. Durant sa scolarité, il obtient en 1950, sur proposition d’un enseignant, une bourse d’un an aux États-Unis qui constituera une expérience déterminante pour son œuvre ultérieure. Après son baccalauréat en 1953 et un apprentissage d’agent commercial dans l’industrie, M. Rühl étudie l’économie politique de 1955 à 1960 et, en matière secondaire, le journalisme à Erlangen et Berlin. Pendant et après ses études, il travaille comme journaliste indépendant, notamment pour des quotidiens régionaux tels que le Bayerischer Rundfunk et le Sport-Magazin. Assistant scientifique à l’Institut de journalisme de l’École supérieure des sciences économiques et sociales de Nuremberg après ses études ; il étudie la sociologie en autodidacte et se plonge dans les sciences américaines de la communication. Après avoir obtenu son doctorat en 1968, il devient assistant de F. Ronneberger à l’université fusionnée d’Erlangen-Nuremberg, avant de rejoindre le Centre de recherche en sciences sociales (SFZ) et. Grâce à une bourse de troisième cycle, M. Rühl répond à l’invitation du sociologue George Gerbner (1919-2005) et, en 1969/1970, il est chercheur en résidence à l’Annenberg School of Communications (ASC) de l’université de Pennsylvanie. Entre autres personnalités, il y rencontre Harold D. Lasswell (1902-1978 ; Yale), David Manning White (1917-1993 ; Boston) et Paul Watzlawick (1921-2007 ; Palo Alto). Après plusieurs changements professionnels, il est nommé en 1976 à la nouvelle chaire de sciences de la communication de l’université de Hohenheim. En 1983, il accepte d’occuper une nouvelle chaire de journalisme, celle de l’université de Bamberg où il enseigne et mène ses recherches jusqu’à sa retraite en 1999. Lors de la fondation en 1963 de la Société allemande des sciences de la communication et du journalisme (DGPuK), M. Rühl en est sans doute le plus jeune membre ; il la préside de 1980 à 1982 et il en est toujours membre d’honneur. En 1970, alors qu’il est encore aux USA, il adhère à l’International Communication Association (ICA), qui est très petite à l’époque avec 150  membres provenant de 27 pays. De 1977 à 1980, il est membre de droit de son conseil d’administration.

Lorsque M. Rühl commence sa thèse au milieu des années 1960, on ne peut pas encore parler d’une recherche sérieuse sur le journalisme et les RP en Allemagne, ni même sur les sciences de la communication en général. Alors que les sciences de la communication américaines sont déjà marquées par les sciences sociales empiriques, les sciences de la communication allemandes sont surtout dominées par des perspectives historiques et normatives qui ont beaucoup à dire sur ce que devraient être le journalisme et les RP. Pour les chercheurs travaillant de cette manière, l’œuvre d’un autre jeune Allemand n’est guère adaptée ; elle représente même probablement une provocation. Il s’agit de celle N. Luhmann et, comme M. Rühl, ce sociologue est au début d’une grande carrière scientifique. Son premier livre, Fonctions et conséquences des organisations formelles (1964), décrit les structures formelles et informelles des organisations, au-delà d’une organisation rationalisée. Cette approche de la théorie des systèmes permet à M. Rühl (2021) d’opposer aux approches de la théorie du sujet, comme la recherche sur les gatekeepers (Manning White, 1950), une perspective permettant d’étudier les organisations complexes. C’est ainsi que la théorie des systèmes de N. Luhmann a trouvé très tôt sa place dans les sciences de la communication. Alors que cette perspective organisationnelle occupe M. Rühl au début de son travail, il s’intéresse ensuite surtout à la question des fonctions que le journalisme et les relations publiques remplissent dans la société. Sa thèse de doctorat Die Zeitungsredaktion als organisiertes soziales System (Rühl, 1969), son habilitation Journalismus und Gesellschaft. Bestandsaufnahme und Theorieentwurf (ibid., 1980), ainsi que le livre Theorie der Public Relations. Ein Entwurf (Rühl, Ronneberger, 1992) et ses principaux ouvrages sont au centre des développement qui suivent.

 

Organisation et fonction du journalisme

Dans sa thèse, M. Rühl se détourne avant tout des approches centrées sur l’individu dont faisait partie la recherche sur les gatekeepers, encore marquée par la théorie du sujet. À l’époque, le travail rédactionnel est compris comme le travail plus ou moins coopératif de journalistes individuels ou de gatekeepers et de leur personnalité (Rühl, 1969 : 13). L’image dominante est celle de « rédacteurs surdoués et vertueux » (Rühl, 1969 : 26). En revanche, M. Rühl (ibid. : 13) considère les rédactions comme des organisations complexes dont les décisions sont le résultat de structures d’attentes :

« L’action rédactionnelle en tant que fabrication de journaux dans un système social industriel hautement développé n’est pas seulement le fait de quelques rédacteurs collectant, rédigeant et écrivant des nouvelles, mais s’effectue plutôt comme un processus de production rationalisé de bout en bout dans une organisation non moins rationalisée et différenciée ».

En utilisant les outils de la théorie des systèmes de N. Luhmann, il ne développe pas seulement un cadre théorique et conceptuel pour le travail rédactionnel, mais il l’enrichit par une observation participante et des entretiens menés de 1966 à 1967 dans un journal régional de Nuremberg.

À l’aide de la théorie systémique de N. Luhmann, M. Rühl a conceptualisé la recherche sur les rédactions, donc l’action des rédactions jusqu’au public, et a orienté le regard sur la communication en tant que système social, en particulier sur le système d’observation qu’est le journalisme. Si, pour N. Luhmann (1988b), les systèmes sociaux, et donc les organisations, sont constitués de processus de communication, les personnes font partie de leur environnement. C’est pourquoi, les catégories de la théorie de l’action, telles que les intentions et les antécédents personnels des membres, sont largement tenues à l’écart de l’analyse systémique :

« Ce ne sont pas les individus, mais les rôles sociaux, les valeurs, les normes, les compétences décisionnelles et le pouvoir de propriété qui structurent les systèmes de communication ; et ce, de manière limitée dans le temps » (Rühl, 2021 : 22).

Au lieu des personnes avec leurs pensées et leurs intentions, ce sont les structures qui influencent les futures décisions éditoriales qui sont au centre de l’attention. Il s’agit avant tout de programmes de décision rédactionnelle qui désignent les critères de contenu selon lesquels la rédaction doit décider au cas par cas ; c’est-à-dire qui désignent les critères d’une décision correcte. Ces règles ou critères peuvent être le résultat d’un processus de décision formel, par exemple lors de conférences de rédaction ; mais ils peuvent aussi s’être « glissés » de manière informelle. Ici, M. Rühl fait la distinction avec N. Luhmann entre les programmes conditionnels et les programmes à buts précis. Les programmes conditionnels ou de routine définissent des directives pour la prise de décision pour un input donné (Luhmann, 1988a). Les programmes de routine désignent de manière relativement concrète quelles informations doivent être traitées et comment elles doivent être publiées : « À chaque première programmée d’opéra, de spectacle ou de film, la rubrique Culture réagit en envoyant un critique qui rédigera un compte rendu de la représentation » (Rühl, 1969 : 177). Les programmes à but précis s’orientent vers un output déterminé ; c’est-à-dire vers des objectifs ou des effets concrets (Luhmann, 1988a). Les programmes d’objectifs désignent par exemple l’heure de clôture de la rédaction ou le nombre de pages d’une édition de journal. Ils ne servent donc souvent que de schéma général de comportement. En fin de compte, chaque rédaction n’a pas seulement besoin des deux types de programmes, ils sont toujours étroitement liés l’un à l’autre : « Derrière chaque communication de routine se cachera toujours un but, et il n’y aura guère de buts sans soutien de programme routinisé dans le journalisme » (Rühl, 1980 : 413). Dans sa théorie plus complète du journalisme, M. Rühl montre en 1980 comment ce méso-niveau de la rédaction est lié au macro-niveau du journalisme : le journalisme des sociétés pluralistes est en premier lieu programmé de manière conditionnelle, tandis que le journalisme des sociétés socialistes ou autoritaires est principalement programmé dans un but précis, car dans son travail, les prestations – prescrites par le parti – sont au centre (ibid. : 411 et sq.). Dans ses publications, M. Rühl s’est tout au plus brièvement penché sur le journalisme dans les systèmes autoritaires, en particulier sur l’exemple de l’ancienne République démocratique allemande (RDA). À l’inverse, son travail semble avoir été repéré en RDA. Ainsi, l’exemplaire de sa thèse acheté chez un bouquiniste, provenait de la bibliothèque du Neues Deutschland, l’organe du Parti socialiste unifié d’Allemagne (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, SED). L’état de l’ouvrage laisse toutefois penser qu’il n’a que rarement quitté les rayons…

Les divers ressorts, dont les différences et donc l’autonomie décrites en détail par M. Rühl, occupent une place très importante. Alors que les concepts centraux de la théorie des systèmes, comme la fermeture opérationnelle, se lisent chez N. Luhmann de manière très abstraite et éloignée de la vie, M. Rühl réussit à en faire une présentation très concrète et vivante :

« Chaque rubrique essaie de préserver strictement les limites de son domaine d’activité et considère les interventions soudaines comme des violations de son autonomie […]. Les tâches des autres et leur solution n’intéressent qu’en second lieu, par exemple lorsqu’elles contiennent des faits inexacts, lorsqu’elles ne correspondent pas à la conception typographique du journal ou lorsque leur style est “en dessous du niveau”, bref, lorsque les prestations des autres constituent, selon la rubrique, un cadre de moindre qualité pour sa propre partie du journal. » (Rühl, 1969 : 170)

Cette volonté d’autonomie des rubriques est contrecarrée par les conférences de rédaction qui, en tant que systèmes intermédiaires, assument une fonction intégrative (ibid. : 173).

Certains passages de ce livre, écrit il y a plus d’un demi-siècle, peuvent ressembler à l’histoire d’une époque lointaine où, par exemple, les Redaktionsboten (coursiers de la rédaction) existaient encore (Rühl, 1969 : 107). Pourtant, l’ouvrage écrit par M. Rühl n’a guère perdu de son actualité dans ses grandes lignes et sa conception théorique. Il en va ainsi pour le service d’édition considéré comme l’environnement de la rédaction et l’auteur trace des lignes de conflit entre les deux. Peu après la parution de Die Zeitungsredaktion als organisiertes soziales System de M. Rühl, N. Luhmann en propose une critique très positive pour le Soziale Welt, qui ne fut toutefois jamais publiée : « L’ouvrage indiqué ici a le mérite d’ouvrir à la recherche en sociologie des organisations un nouveau champ dont l’importance pour l’ensemble de la société est indéniable » (cité d’après Rühl, 2021 : 40).

M. Rühl a intégré les réflexions centrales de sa thèse de doctorat dans sa thèse d’habilitation Journalismus und Gesellschaft (1980). Comme le titre l’indique, ce livre se concentre sur la relation entre le journalisme et la société. Ainsi l’auteur se consacre-t-il à un point critique qu’il avait certes déjà identifié en 1969, mais auquel il n’avait alors accordé que peu d’attention : l’empreinte normative qui dominait alors la recherche sur le journalisme. Avec sa perspective purement descriptive de la théorie des systèmes, M. Rühl cherche une réponse à la question de savoir comment le journalisme agit. En s’inspirant d’une publication ultérieure de M. Rühl (1992), on pourrait alors formuler son « dogme » de manière ramassée : le journalisme est ce que le journalisme fait.

Les innovations de ce livre se situent donc surtout au niveau macro-social. Le problème que le journalisme traite et auquel sa fonction sociale est liée est la surabondance des événements mondiaux. C’est ce que M. Rühl développe ensuite dans la fonction du journalisme :

« Les prestations particulières et les effets particuliers du journalisme, par lesquels son action se distingue d’autres systèmes sociaux orientés vers le public, consistent dans l’orientation vers la production et la mise à disposition de thèmes pour la communication publique » (Rühl, 1980 : 322 et sq.).

Cette description de la fonction est un point de référence central dans la recherche germanophone sur le journalisme ; elle a été reprise et développée à de nombreuses reprises (Scholl, Weischenberg, 1998). Toutefois, un inconvénient de cette fonction de thématisation est explicité ci-dessous.

Bien que M. Rühl conçoive tant le journalisme que les RP dans l’optique de la communication publique, il s’intéresse étonnamment peu au public. Cela peut être avant tout une conséquence de son recours à la théorie des systèmes. En effet, les subsystem fonctionnels sociaux fournissent leur fonction à la société. Ainsi le point de référence central pour les subsystem fonctionnels tels que l’économie, le droit, la politique, ou comme chez M. Rühl, le journalisme et les RP n’est-il pas le public, mais la société. La question à laquelle il faut répondre ici est toujours de savoir quel problème un système fonctionnel traite pour la société. Dans ses projets de théorie sur le journalisme et les RP, M. Rühl évoque certes régulièrement le public, mais ses explications restent rapides. Il conçoit le public comme « die Dritten [les tiers] » (1980 : 232) et comme « beteilige Unbeteiligte [des personnes non impliquées] » (Rühl,1980 : 235). On ne peut pas en inférer une conception de l’audience et des publics très claire.

Le projet théorique de M. Rühl n’est pas seulement un point de référence central pour presque tous les travaux théoriques sur le journalisme encore de nos jours ; il a aussi initié un débat intense sur ce que le journalisme apporte à la société. Certes, cela ne change pas grand-chose au fait qu’aujourd’hui encore, en particulier lors de scandales médiatiques, la question de savoir ce que le journalisme devrait apporter est régulièrement soulevée. Néanmoins, une telle approche descriptive protège le journalisme contre des exigences excessives, inappropriées et souvent contradictoires. Sur de grands thèmes de société comme les réfugiés, le Coronavirus et la guerre en Ukraine, le journalisme en Allemagne est confronté depuis quelques années à des critiques publiques répétées et contradictoires. D’une part, on lui demande d’adopter une perspective moins commentatrice et présentant toutes les opinions. D’autre part, on plaide pour un journalisme qui désigne et critique encore plus fortement les évolutions contraires à la démocratie. Une compréhension descriptive du journalisme, telle que M. Rühl l’a fondée, peut être un bon point de départ dans de telles discussions.

 

La fonction des relations publiques

La parution de Theorie der Public Relations. Ein Entwurf (Ronneberger, Rühl, 1992) a pu en surprendre plus d’un, parce que M. Rühl s’était jusqu’alors presque exclusivement consacré au journalisme. Pour lui, ce livre représentait une étape substantielle. Ainsi les RP faisaient-elles déjà partie de son programme d’enseignement dans les années 1970. De plus, dans sa description de la fonction du journalisme, il parlait d’« autres systèmes sociaux orientés vers le public » (Rühl, 1980 : 323). Pour le spécialiste en communication M. Rühl, il est donc logique de décrire les RP comme un « autre » système. En effet, son co-auteur, ancien chef, mentor et beau-père, F. Ronneberger (1977), s’était déjà penché à plusieurs reprises sur les RP dans ses propres publications. Comme pour le journalisme, F. Ronneberger et M. Rühl conçoivent les RP comme un système de fonction sociale. En l’occurrence, pour les RP, il

« réside dans des normes décisionnelles développées de manière autonome pour produire et mettre à disposition des thèmes capables de s’imposer […] qui sont – plus ou moins – en concurrence avec d’autres thèmes dans la communication publique pour être acceptés et traités. L’objectif particulier d’impact social des relations publiques est de renforcer les intérêts publics (le bien commun) et la confiance sociale du public par l’Anschlusskommunikation, plus précisément par la communication de raccordement et l’interaction de raccordement – de contrôler au moins la dérive des intérêts particuliers et d’empêcher l’apparition de la méfiance » (Ronneberger, Rühl, 1992 : 252).

Incontestablement, tant les RP que le journalisme visent le public avec leurs thèmes, même si M. Rühl et F. Ronneberger affaiblissent leur position puisqu’ils ne s’intéressent guère aux différences entre la manière dont le journalisme, qui tend à être indépendant, et les RP, qui dépendent des intérêts des organisations, choisissent et traitent les thèmes sélectionnés.

Le concept d’impact social des RP de M. Rühl, selon lequel celles-ci contribuent au renforcement du bien commun, semble plus différenciée (ibid. : 252). F. Ronneberger (1977) avait déjà formulé l’idée de la théorie du pluralisme dans une publication antérieure : si les RP de différentes organisations informent sur tous les intérêts existants, la société pourrait prendre des décisions éclairées et contribuer ainsi au renforcement du bien commun. F. Ronneberger et M. Rühl anticipent ainsi sur le Marketplace of Ideas de Robert L. Heath (2007). Ces approches ont en commun leur vision trop optimiste lorsqu’elles partent du principe que tous les intérêts de la société sont informés dans la même mesure. Les auteurs transposent manifestement le modèle économique du marché idéal, sur lequel règne le libre jeu des forces, au domaine public. Les petites ONG auraient donc les mêmes chances d’exprimer leurs intérêts que les associations économiques disposant de moyens financiers importants. Le critère de sélection journalistique de la pertinence laisse déjà entrevoir à quel point une telle égalité des chances est peu probable. Tout comme le modèle du marché idéal ne peut pas être réalisé, il en va de la sorte pour l’information sur les intérêts de la société dans le public. On peut supposer que les organisations qui sont de toute façon au centre de l’information journalistique peuvent articuler leurs intérêts beaucoup plus facilement que les organisations non pertinentes du point de vue journalistique.

Contrairement à ce qui se passe pour le journalisme, M. Rühl s’intéresse fort peu au niveau organisationnel des RP. Certes, il décrit brièvement, à un niveau méso, la relation des RP avec d’autres systèmes fonctionnels ; et, à un niveau micro, les relations internes et interorganisationnelles. Mais la contribution supposée des RP au bien commun empêche d’établir un lien plus clair entre les RP et les intérêts de l’organisation. À la différence de ses travaux sur le journalisme, pour lesquels M. Rühl était très en avance sur son temps et pour lesquels il est encore souvent cité, il est confronté très tôt à la critique avec son projet de RP. De plus, en 1992, des théories sur les RP d’autres auteurs ont été publiées parallèlement à son livre. Ainsi la communauté des chercheurs en RP, peu étoffée en Allemagne à l’époque, se réjouissait-elle, d’une part, que M. Rühl – un scientifique en communication déjà renommé – s’intéresse à « son » objet et accorde aux RP le statut de système de fonctionnement social. D’autre part, l’hypothèse selon laquelle les RP avaient moins une fonction sociale qu’elles ne résolvaient un problème au niveau du système organisationnel s’est imposée assez rapidement. Ainsi Olaf Hoffjann (2007) attribue-t-il aux RP une fonction organisationnelle, selon laquelle ces dernières légitiment une organisation vis-à-vis des groupes de référence pertinents. L’accent est mis sur ce que l’on appelle la « licence d’exploitation », à savoir qu’une entreprise, par exemple, ne se préoccupe pas uniquement de son propre profit, mais aussi des conséquences sociales et environnementales de son activité.

 

Conclusion : critique et impact

Sans aucun doute, M. Rühl compte parmi les principaux précurseurs du tournant empirique et sociologique des sciences de la communication germanophones : il s’est éloigné des perspectives historiques et normatives pour se tourner vers des perspectives sociologiques et psychologiques, ainsi que vers des méthodes empiriques, telles qu’elles ont marqué très tôt les sciences de la communication américaines et dominent actuellement les sciences de la communication internationales (Löblich, 2010). En Allemagne, on oublie aussi parfois que le « grand théoricien » M. Rühl a posé un jalon empirique avec son observation participante. Mais son plus grand mérite est sans aucun doute l’« importation » de la théorie des systèmes dans les sciences de la communication germanophones, qui marque encore une grande partie de la discipline. Cette perspective de la théorie des systèmes a longtemps été considérée comme une particularité et une lubie allemande et n’a bénéficié que peu d’attention au niveau international. Cependant, la situation a changé au cours des dernières années. On trouve désormais un nombre croissant d’articles dans des revues internationales qui illustrent la valeur ajoutée de cette perspective dans la recherche sur le journalisme (Görke, Scholl, 2006 ; Loosen, 2015 ; Scholl, Malik, 2019) et surtout dans la recherche internationale sur la communication stratégique (Schoeneborn, 2011 ; Osswald, 2019 ; Hoffjann, 2021). C’est là l’un des principaux mérites de M. Rühl. Et même si, dans ses travaux, il s’est davantage intéressé aux relations du journalisme et des RP avec la société qu’avec le public, il a créé, grâce à son vaste édifice théorique, une boîte à outils permettant aux chercheurs suivants de décrire de manière très instructive les relations avec les publics et donc, en fin de compte, avec le public.

 

Traduction de l’allemand : Jacques Walter


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Auteur·e·s

Hoffjann Olaf

Institut für Kommunikationswissenschaft Otto-Friedrich-Universität Bamberg (Allemagne)

Citer la notice

Hoffjann Olaf, « Rühl (Manfred) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 04 septembre 2023. Dernière modification le 04 septembre 2023. Accès : https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/ruhl-manfred.

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