Ennemi public


 

Ennemi public, en tant que collocation, c’est-à-dire association habituelle de plusieurs termes, invite à réfléchir sur le sens que revêt ici l’adjectif public. Afin de déterminer quelles caractéristiques sont prêtées à un ennemi pour qu’il se voie attribuer l’adjectif de public, cette expression, forgée par l’usage, demande à être examinée dans sa genèse linguistique et dans son évolution discursive. Après un panorama allant de la Grèce antique aux emplois et avatars contemporains, attestés dans les sociétés occidentales, l’analyse sera consacrée aux propriétés linguistiques de public dans la collocation qu’il forme avec ennemi.

 

Ennemi public vs ennemi particulier

Le sens apporté par l’épithète public s’observe dans l’emploi, aujourd’hui désuet, de la collocation de sens contraire ennemi particulier. Dans l’Antiquité, l’usage romain distinguait un ennemi de la sphère privée (inimicus) d’un belligérant (hostis), comme en témoigne la citation suivante de Ciceron : « Pompeius saepius cum hoste conflixit quam quisquam cum inimico concertavit » (« Pompée s’est battu plus souvent contre l’ennemi qu’un particulier n’a combattu un adversaire », article « hostis », Gaffiot, 1954). Après que le nom commun ennemi, dérivé de inimicus, s’est imposé en français et a supplanté hostis, la distinction entre ces deux types d’ennemis a été maintenue, mais déplacée sur les adjectifs épithètes. C’est ainsi que deux expressions antonymes se sont formées : ennemi public vs ennemi particulier. On lit encore au XVIIIe siècle, à l’époque des Lumières, la définition suivante : « [Ennemi] a deux acceptions, selon les rapports sous lesquels on considère les Ennemis. On est Ennemi ou d’une nation, ou d’un particulier […], Ennemi public [ou] Ennemi particulier & personnel » (Robinet, 1780 : 688-689). L’antonymie ennemi public vs ennemi particulier en vigueur à cette époque est le reflet des considérations politiques et juridiques sur le droit de la guerre, qui donnent une importante croissante, à partir des XVIIe-XVIIIe siècles, au ius in bello (littéralement le droit de la guerre, soit le droit auquel doivent se soumettre des belligérants) au détriment du ius ad bellum (le droit de déclarer et de mener une guerre) (Senellart, 2004). Il s’agissait alors de définir précisément l’état de belligérant, de délimiter les types de personnes contre lesquelles une guerre peut être menée et, corollairement, de déterminer dans quelles conditions les populations civiles doivent être épargnées. Cette évolution dans le droit de la guerre déboucha à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle sur un droit international humanitaire, qui peut se lire comme un effort d’humanisation du droit de la guerre (ibid.). Dans ce contexte qui prévalut du début de l’époque moderne jusqu’au XXe siècle, les ennemis publics désignent les nations contre lesquelles une guerre est déclarée et menée ainsi que les hommes armés qui la composent. La citation suivante, prêtée à Napoléon, illustre ce sens : « Napoléon […] regarde un moment l’assemblée et prononce ce discours d’une voix ferme : “Messieurs, dans ce moment de crise où l’ennemi public a pénétré dans une partie de mon royaume et qu’il menace la liberté et tout le reste, je viens au milieu de vous resserrer encore les liens qui, vous unissant avec moi, font la force de l’état […].” » (Chateaubriand, 1848 : 558).

L’expression n’est toutefois pas exclusivement employée pour désigner une nation adverse. Le critère déterminant ne réside pas dans le caractère collectif de l’adversaire, mais dans la cible que l’attaquant vise : un agresseur est un ennemi public, qu’il s’incarne dans le collectif d’une nation hostile ou prenne les traits d’un individu isolé, dès lors qu’il menace la nation ou l’entité politique suprême. Dans la Grèce antique, lorsque la cité était mise en péril par un tyran, celui-ci était déclaré polemios (ennemi public), ce qui, de fait, valait appel au meurtre. Le tyrannicide était considéré comme « un devoir civique » et le meurtrier était absous au préalable de toute faute (Juilliard, 2015). Nombre de philosophes grecs justifient le tyrannicide : selon Aristote, cet acte entre dans la logique du droit naturel, tandis que Demosthène y voit la réalisation parfaite du dévouement démocratique (ibid.). Dans le droit romain, l’expression hostis publicus et son synonyme hostis rei publicae étaient des formules institutionnalisées par lesquelles le Sénat désignait un individu transgressant les lois de la cité contre qui Rome devait se protéger – dont le plus illustre fut Néron, condamné à mort par le Sénat après avoir été déclaré hostis publicus (Grangé, 2003). En somme, un ennemi public a comme attribut un pouvoir de nuisance s’étendant jusqu’à la forme politique suprême (l’état, la cité antique, la nation, le royaume, etc.), qu’il soit étranger (en référence à l’étymologie première de hostis = étranger) ou indigène, comme continue à l’entendre Rousseau dans Le Contrat social (1762 : 220) : « Tout malfaiteur, attaquant le droit social, devient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie, il cesse d’en être membre en violant ses lois, et même il lui fait la guerre. […] Il en doit être retranché par l’exil comme infracteur du pacte, ou par la mort comme ennemi public ».

 

Synonymes et avatars historiques

Le sens politique donné à cette expression se retrouve dans le réseau de synonymie auquel elle appartient. La Révolution Française et la Terreur se dotèrent d’un appareil législatif permettant de punir les « ennemis du peuple », terme accusatoire contre ceux supposés lutter contre ou s’opposer à l’application des réformes révolutionnaires. L’emploi de l’expression ennemi public, qui entre en concurrence, à cette époque, avec ennemi du bien public et ennemi du peuple, est illustré par les propos suivants de Marat, lorsqu’il dépeint les purges politiques auxquelles il appelait dans son journal L’Ami du peuple : « Je n’ai cessé d’y avertir la nation que les ennemis publics étaient toujours sur pied pour renouer leurs trames criminelles ; j’ y ai sollicité les bons concitoyens à purger l’assemblée nationale, les corps municipaux, les cours de justice, les comités de districts, des membres corrompus, dangereux ou suspects » (Marat, 1790 : 127). Ce contexte historique renoue avec la tradition antique, puisque l’expression d’ennemi public est un anathème justifiant la peine capitale.

Historiquement, le terme d’ennemi du peuple est également associé, à partir de 1917, à la rhétorique bolchévique et socialiste de l’URSS. Désignant un individu agissant contre les intérêts des révolutionnaires ou ayant une vision s’opposant à la nouvelle idéologie, la collocation враг народа (vrag naroda, ennemi du peuple) était elle aussi un motif d’accusation. Elle fit également l’objet d’emplois ironiques par les opposants de ce régime : l’une des dernières grandes exécutions d’un « ennemi du peuple » – celle de Lavrenty Beria, chef de la police politique de l’URSS, en 1953 – fut couverte par la presse occidentale, dont notamment le magazine américain Time, qui titra : « Beria, “Enemy of the people” ». Depuis la moitié du XXe siècle, avec le recul des nationalismes dans les sociétés occidentales, la dénotation de l’expression a légèrement évolué. Un ennemi public reste certes un individu dont les agissements menacent les intérêts de la collectivité, mais désigne actuellement plus particulièrement un individu hors-la-loi, souvent associé à une organisation mafieuse. Dans la culture populaire, il s’est incarné sous les traits du gangster, personnage clé du genre du polar, littéraire ou cinématographique. Le contexte politique européen, marqué dans les années 1970 par l’émergence d’un terrorisme idéologique avec notamment la Rote Armee Fraktion en Allemagne ou des figures du grand banditisme tel que Jacques Mesrine en France, a favorisé l’emploi par le grand public et le politique des collocations ennemi public numéro un, en allemand Staatsfeind N°1. L’évolution de la dénotation de l’expression se reflète dans les dictionnaires : si le Trésor de la Langue française donne une définition tant historique qu’actuelle, on trouve dans d’autres dictionnaires (Le Larousse, Wiktionary) des définitions exclusivement contemporaines peignant l’ennemi public sous les traits d’un individu mafieux.

 

Emplois métaphoriques ou étendus

La collocation connaît du reste des emplois métaphoriques, puisqu’elle peut également désigner des objets tels que des pathologies ou encore des pandémies. Ainsi, le tabac, le stress ou encore l’addiction au virtuel peuvent être déclarés « ennemis publics ». De plus, ennemi public, dans un usage étendu, peut s’appliquer à des adversaires d’un groupe donné d’intérêts, d’une communauté quelconque, comme en atteste cette occurrence du XIXe siècle : « Cet industriel, qui occupait douze cents ouvriers, […] s’était obstiné à se poser en candidat indépendant. Il n’avait aucune chance, les électeurs des campagnes le traitaient en ennemi public, du moment où il n’était pas du côté [des gens de la campagne] » (Zola, 1887 : 149-150). Hors de la sphère du politique, l’expression peut également désigner un individu dont les visions ou agissements contreviennent à la bienséance, à un certain goût commun ou aux idées dominantes ; ces emplois, transférés sur le plan sociétal, se retrouvent dans différentes œuvres de littérature, de philosophie et de prose essayistique. Du Bellay livre une des attestations les plus anciennes : se défendant de vouloir attaquer quiconque par ses vers, le poète expose ne pas vouloir « le bon heur d’autruy par [s]es vers estoufant / [s]e faire d’un chacun le publiq ennemy » (Du Bellay, 1558 : 218).

Pour l’époque contemporaine, on pourra citer l’ouvrage Ennemis publics de Michel Houellebecq et Bernard-Henri Levy publié en 2008. L’expression, telle qu’elle est employée dans cet ouvrage, les auto-désigne comme des penseurs dont les analyses des phénomènes sociétaux contemporains leur attirent le ressentiment de la majorité de la population. On observe ici un emploi d’ennemi public qui se rapproche de l’expression synonyme ennemi du peuple, comme le révèle la comparaison avec d’autres langues. L’ouvrage Ennemis publics a été traduit en allemand par Volksfeind (expression qui, tout comme la collocation russe враг народа, est par ailleurs connotée historiquement, puisqu’elle a fait partie de la rhétorique du nazisme). La langue allemande dispose de deux équivalents génériques d’ennemi public : Volksfeind (ennemi du peuple), qui renvoie à un opposant sur le plan sociétal et Staatsfeind (ennemi de l’état), qui désigne un individu ayant des intérêts politiques opposés à ceux d’une nation donnée. Dans le même ordre d’idées, la pièce En Folkefiende du dramaturge norvégien Ibsen a pour équivalent français Un ennemi du peuple. L’œuvre met en scène un homme en butte à la vindicte populaire en raison de l’hostilité qu’il affiche vis-à-vis de l’évolution de la société dans laquelle il vit. Ce drame social peut être lu comme une critique de la tyrannie de la majorité.

 

Une qualification épithète

L’adjectif public est ici employé dans une collocation, formant avec le substantif ennemi une association usuelle, consacrée par l’usage. Le syntagme nominal ennemi public invite à réfléchir sur la nature de la qualification apportée par l’adjectif public. De manière générale, un adjectif employé en fonction d’épithète est soit une épithète de circonstance soit, rarement, une épithète de nature. La première, de loin la plus fréquente, « exprime une qualité actuelle, occasionnelle de l’être ou de la chose désignée » ; la seconde « exprime une qualité permanente, intrinsèque de l’être ou de la chose désignés » (CNRTL, 2015), dont nombre d’emplois confinent à la tautologie et pour laquelle on peut citer à titre d’exemples un ciel immense ou un cadavre inanimé. Public, dans la collocation ennemi public, relève de la catégorie des adjectifs de circonstance, indiquant une caractéristique accidentelle ; un ennemi n’est pas nécessairement public et peut tout aussi bien être redoutable, implacable, commun, puissant ou encore déclaré/juré.

La seconde distinction à apporter concerne les deux fonctions sémantiques d’un adjectif épithète, l’une dite de caractérisation, l’autre de catégorisation. Les adjectifs de catégorisation (qu’on rapprochera de ce qu’on appelle « adjectif relationnel », voir la notice Public), tels que pénal ou privé dans les syntagmes code pénal ou droit privé, sont soumis à des spécificités syntaxiques. Public, adjectif de catégorisation, ne peut pas être employé comme attribut du sujet, à la différence d’un adjectif de caractérisation que serait par exemple redoutable (on peut dire : cet ennemi est redoutable mais non pas : cet ennemi est public) ; il ne peut pas non plus être gradué (cet ennemi est très redoutable est possible, à l’inverse de : cet ennemi est très public). De plus, tandis que les épithètes de caractérisation se coordonnent aisément entre elles, il n’est en revanche pas possible de coordonner une épithète de caractérisation avec une épithète de catégorisation (un ennemi redoutable, impitoyable et imprévisible est possible, mais un ennemi redoutable et public ne l’est pas). Un adjectif de catégorisation a pour vocation de délimiter un sous-ensemble particulier, à la différence des adjectifs de caractérisation, lesquels énoncent une qualité qui n’est pas nécessairement exclusive et peut s’appliquer à tous les êtres et choses considérés. Un ennemi public a des caractéristiques qui le distinguent d’un autre type d’ennemi, tandis qu’un ennemi redoutable se voit attribuer un descriptif dont rien n’indique qu’il est le seul ennemi à mériter ce qualificatif. Il ressort de ces différentes propriétés que public apporte une qualification d’ennemi qui n’est pas l’explicitation de qualités intrinsèques, mais qui définit une sous-catégorie d’ennemis, déterminée par certaines circonstances.


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Auteur

Pernot Caroline

Pernot Caroline

Centre de recherche sur les médiations
Université de Lorraine

Citer la notice

Caroline Pernot, Ennemi public. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 07 novembre 2016. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/ennemi-public/.
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