Hypernarrativité


Le récepteur gage du récit ?

 

Le concept d’hypernarrativité est introduit par le chercheur en communication Marc Lits dans ses réflexions sur le récit médiatique contemporain. Ce dernier invite à s’intéresser aux mutations du récit lorsque le public des médias se transforme en instances narratives, c’est-à-dire lorsqu’il peut être à l’initiative de récits partagés dans l’espace public. En effet, dans une conception classique, le récit est un élément central du partage de l’information puisqu’il peut être défini comme « la représentation d’un événement […] raconté à un récepteur qui n’a pas été témoin de cet évènement original » (Lits, 2008 : 11). Le sens du récit est fixé par un auteur stable – le journaliste  –  qui assure sa diffusion dans l’espace public ; si bien que « les médias construisent […] les récits organisateurs de la société et apparaissent, dès lors, comme le “berceau”  des grands récits de notre temps » (ibid. : 36). Le récit médiatique assure alors la diffusion de préoccupations communes au sein de la société.

Cependant, l’espace public élargi (Cardon, 2010), synonyme de la démocratisation de l’espace de parole liée au développement des plateformes numériques, peut être caractérisé par un éclatement du récit qui repose sur plusieurs facteurs et vient réinterroger la conception classique du récit issue de l’œuvre de Paul Ricœur (1913-2005 ; 1983). Bien sûr, s’il faut inclure dans cette idée, la fin des grands récits définie par Jean-François Lyotard (1924-1998 ; 1979 : 63) comme une des caractéristiques de la postmodernité ; il ne faudrait pas toutefois penser ce mouvement comme celui d’une condamnation du récit et la fin de celui-ci dans nos démocraties modernes. Au contraire, c’est plutôt la surproduction de récits qui vient porter un coup à la narrativité de la vie en société. Nous observerons dans cette notice, les modifications qu’entraine le concept d’hypernarration sur la définition du récit produite par P. Ricœur. Ce concept met en évidence le risque d’une surabondance des récits perçue comme une menace pour la mise en place d’un « monde de référence commun » (Taylor, 1997) nécessaire à la communication politique. M. Lits se propose alors d’observer la façon dont les concepts ricœuriens doivent être retravaillés pour pouvoir encore s’appliquer à un monde sans récits univoques. Le but du concept d’hypernarration est de « saisir l’homme socialisé comme un animal narrativisé, traversé par des récits construits selon des formes radicalement nouvelles et ouvertes » (Lits, 2008 : 203) et d’essayer d’envisager les risques, mais également les occasions offertes par ces nouvelles formes de mettre en récit nos sociétés.

« Il faut désormais analyser non plus un objet appelé récit, mais un hyper-récit, pour penser les manières dont les nouvelles technologies de la communication transforment radicalement les codes de fabrication du récit, ses cadres contextuels, ses modes de réception et ses modalités mêmes de co-construction. » (Lits, 2010 : 114)

Le discours hypernarratif a été défini comme « un discours augmenté par la présence d’un lien hypertexte, renvoyant vers une autre discours » (Simon, 2018 : 4). Ce type de discours est souvent utilisé par les médias afin d’augmenter leur référencement, mais cela n’est pas sans incidence sur le sens du récit médiatique proposé. L’hypernarration et ses dérivés (hypernarratif, hypernarrativité…) renvoient alors aux récits maillés sur la toile grâce aux hyperliens – permettant de lier entre eux deux pages numériques – et autres instances d’enrichissement narratif. Le concept d’hypernarration est un défi jeté aux conceptions classiques du récit, tant les usages divers de l’hyperlien sont nombreux : que ce soit dans la presse pour fournir des preuves (Simon, 2011) ou encore pour produire des rapprochements entre deux évènements mis en regard par l’hypertextualisation d’articles les concernant (Boursier, 2017).

L’hypernarration s’appuie sur un récit qui configure conjointement deux événements qui pourraient rester isolés. Celle-ci devient un agent de configuration narrative. L’instance narrative choisit d’éclairer l’événement x par un sous-texte ayant pour volonté d’orienter la réception qui est faite du premier évènement. Le sous-texte est alors placé en tant que référent pour le lecteur qui juge l’évènement exposé dans le texte principal. L’article « En Hongrie, les migrants affluent avant qu’un mur ne ferme la frontière » du 7 juillet 2015 publié par Le Figaro expose cette configuration particulière. Si cet article suit le parcours d’un patrouilleur hongrois, il apparaît dans le corps du texte un lien vers un article traitant des manifestations polonaises anti-migrant : « Sa tâche, lorsqu’il aperçoit des migrants, consiste à contacter la police nationale » (Varga, 2015). Le deuxième article, introduit sans discours d’escorte, permet d’européaniser la problématique traitée dans l’article principal. Ce processus de configuration des médias en ligne permet de créer des nœuds sémantiques.

En outre, une fois les usagers des réseaux sociaux considérés comme acteurs de la configuration médiatique, c’est la question de la narration commune qui s’introduit puisque la dimension narrative repose « de plus en plus dans l’instance de réception qui fonde, elle, son récit propre dans une polyphonie énonciative » (Lits, 2011 : 35).

Le concept d’hypernarrativité invite à s’intéresser aux deux pôles de l’information en se focalisant sur la manière dont elle circule lorsqu’elle est continuellement réappropriable par le public.

 

Une filiation ricœurienne

Le concept d’hypernarration s’inscrit dans une filiation ricœurienne du fait de la primauté que l’auteur accorde au récit public afin de comprendre l’espace public contemporain. Cette importance est l’un des piliers de la théorisation des arènes discursives que propose Daniel Cefaï. Au sein de ces arènes se confrontent des « scènes publiques […] au sens dramaturgique ou rhétorique : des acteurs accomplissent des opérations de dramatisation, d’argumentation, de narration, qui ont des visées d’expression, de persuasion, de séduction et qui transportent leurs auditoires dans des champs d’expérience et des univers de discours » (Cefaï, 2016 : 45). Dans cette conception, l’évènement suppose sa narration afin de pouvoir être inscrit dans un champ d’expérience (voir Calabrese, Veniard, 2020). Par sa mise en récit, il devient communicable et peut être réfléchi par les acteurs humains. La définition ricœurienne du récit s’appuie sur trois processus – appelés mimesis – qui permettent au récit d’assurer une relation entre interlocuteurs.

Le tableau suivant retranscrit les différents gestes nécessaires à la narration tels que décrits par P. Ricœur dans Temps et Récit (1983 ; 1984 ; 1985).

Ce processus ternaire ouvre le récit de l’actualité au fait qu’il s’agit toujours d’un processus politique, où les autres sont pris en compte. Le narrateur qui opère l’acte de configuration est à la fois récepteur d’information – le dispositif dans lequel il ancre sa parole – et producteur d’une information destinée à être lue.  « L’action humaine est une œuvre ouverte, dont la signification est “en suspens” » (Ricœur, 1986 : 220). C’est parce qu’elle « ouvre » de nouvelles références et en reçoit une pertinence nouvelle que les actes humains sont aussi en attentes d’interprétations (Vultur, 2019) nouvelles décidant de leurs significations. La nécessité de l’espace public comme étant fondé sur une narration commune repose sur le besoin de partager une « intrigue commune » afin que de pouvoir communiquer. Sans celle-ci règnerait l’incommunication, où chacun interprèterait la réalité, en fonction d’univers de référence distincts, et les interlocuteurs seraient alors pris dans un dialogue de sourds. Les narrations ne s’entremêleraient plus pour créer du débat, mais seraient juxtaposées et ne s’interpénètreraient jamais. Ce serait alors la fin d’une conception du discours politique comme lieu où l’on débat du commun. P. Ricœur s’appuie bien sûr sur une conception habermassienne (voir Voirol, 2020) de l’espace public, cependant il n’en fait pas un univers de la rationalité pure puisque la chose commune est toujours prise dans des univers de significations. Le récit et la narration sont des faits nécessaires dans l’espace public puisque c’est en fonction de ces deux concepts centraux que le processus de reconnaissance est possible. Pour que le dialogue reste possible dans ce modèle, il est nécessaire que la mimesis 3, la reconfiguration, puisse se référer à un pré-symbolique, mimesis 1, socle de références communes.

Le commun n’est pas seulement le commun d’une vérité de fait, mais aussi un commun des univers de références car sans ceux-ci le récit ne peut se fonder sur une tradition et devient l’objet d’une incommunication perpétuelle entre les interactants du discours. Le commun doit empêcher qu’une polysémie narrative entraîne un débat impossible parce qu’atteint par une forme « d’inter-incompréhension » (Maingueneau, 2011). Pour reprendre la terminologie habermassienne, il n’y a pas de connaissance si l’information n’est pas inscrite dans l’univers du monde vécu du récepteur. Ainsi perçu, l’espace public n’est pas celui d’un accord rationnel, mais celui où entrent en conflit des représentations différentes qui tentent de produire leur légitimité grâce à leur intégration dans un univers de signification partagé. Percevoir de la sorte l’espace public, c’est réintroduire l’importance du récit comme étant au cœur des adhésions collectives. Le commun n’équivaut pas à une lecture unique de la réalité, où le conflit serait une vertu à exclure de la communauté. Elle présuppose des règles et rituels nécessaires afin que le conflit puisse se résoudre par l’intermédiaire de négociations.

 

La disparition de l’auteur comme maître de sens

L’hypernarrativité est-elle le lieu d’une polyphonie, d’un échange heureux, ou celui de bulles narratives ne faisant que s’ignorer l’une l’autre ? La figure du « curateur de l’information »  (Cardon, 2011) – usager des réseaux sociaux qui recommande à d’autres des articles de presse – entretient en ce sens une parenté avec le concept d’hypernarration. Le cas particulier de Twitter, où les internautes partagent l’actualité qu’ils encadrent de leur propre interprétation pose la question de l’auteur du discours. D’autant plus lorsque l’on remarque qu’une grande partie des articles partagés ne sont pas lus (Gabielkov et al., 2016), mais simplement utilisés comme un soubassement à l’énonciation du twittos qui configure l’actualité au sein de son propre récit. Ainsi chaque évènement médiatique est-il interprété par un « implicite » (Kerbrat-Orecchioni, 1986) qui se révèle par la curation (Piponnier, 2019). L’article de presse n’est pas reconfiguré par le lecteur, il s’inscrit dans la configuration d’une intrigue particulière de chaque nouveau curateur. Aussi M. Lits identifie-t-il la première mutation de la conception du récit au sens ricoeurien due à l’hypernarration comme reposant sur la fin de l’auteur en tant que maître du sens :

« Cet éclatement énonciatif doit être relié à l’évolution de la gestion du temps et à la logique d’interactivité, laquelle donne l’illusion d’avoir prise, en temps réel, sur une image modifiable par le contrôle direct (c’est-à-dire immédiat et personnel) de celui qui tient les commandes ». (Lits, 2010 : 121)

Le récepteur ne se situe plus face à un récit dont l’unification est assurée par les gatekeeper – qui sont des intermédiaires sélectionnant ce qui peut être publié : la démocratisation de l’espace de parole, amorcée par les réseaux sociaux, engendre un basculement du pouvoir configurationnel. Dans un schéma classique, la mimesis 2 est le temps qui permet de garantir à la narration son unité et de la restituer au sein d’une intrigue commune. La mimesis 2 correspond à la synthèse de l’hétérogène. Or, le basculement du temps de la configuration de la mimesis 2 à la mimesis 3 rend le public actif et lui confère également le pouvoir de devenir lui-même le garant de cette synthèse de l’hétérogène.

Le risque de cette hypernarrativisation correspond à une narration décentrée qui n’aurait plus de garant d’unité et où chacun composerait sa propre narration de l’évènement proposant une synthèse qui ne rattacherait plus à un commun, mais serait le support d’une idéologie. De ce fait, le renversement de la mimesis 2 à la mimesis 3 consiste en un risque communicationnel, chacun proposant son propre récit de l’actualité et ne pouvant plus opérer le basculement dans l’univers de la reconnaissance. La question sur laquelle repose cette interrogation est alors celle-ci : « si le récit est unique pour chacun dans sa structure de réception, [peut-il] encore être partagé et réinjecté dans la boucle mimétique » (Lits, 2010 : 35). Ce que marque l’hypernarrativité, c’est le passage du rôle de configuration de l’émetteur du récit au récepteur qui compose lui-même son propre récit. Aussi la question est de savoir si ces réappropriations narratives permettent encore une mise en commun ou si nous ne vivons que dans unpatchwork narratif où chacun propose sa narration. L’hypernarration peut être l’advenue d’une production plurivocale de l’information comme l’analysent Nicolas Pélissier et Alexandre Eyriès (2014), néanmoins « ce gain est peut-être annulé par une perte identitaire. Les renvois permanents d’une source à l’autre rendent rapidement impossible l’identification de l’instance émettrice et diluent les identités énonciatives. Le risque d’Internet n’est pas celui de la mort du sujet, mais de sa dissolution dans trop de sujets, sans reconnaissance possible » (Lits, 2010 : 34). Le soubassement narratif des curateurs est-il encore un lieu de rencontre ou bien n’est-il produit que comme gage de vérité soutenant une multitude de réappropriations de l’actualité médiatique ?

 

La fin d’un récit organisé 

Ce patchwork narratif a également entrainé la fin l’organisation du récit partagé entre trois règles classiques : un début, un milieu et une fin. Le zapping narratif où l’utilisateur des réseaux est au centre de son propre récit peut conduire à la fin de cette narrativité classique où disparaîtrait finalement le rôle du récit comme fédérateur d’intrigue. « Force est de constater que la synthèse de l’hétérogène par la mise en récit suppose deux éléments : la capacité, pour un observateur extérieur, le journaliste par exemple, de saisir ensemble différents éléments épars (ce qui advient abruptement quand l’évènement surgit) et la possibilité d’organiser de manière narrative les différents épisodes ainsi collationnés » (Lits, 2007 : 115). Le récit n’est plus le socle du sens puisqu’il passe d’un récit fait de progression et d’évènements à une suite de micro-récits qui ne se relient plus entre eux. Avec la suppression de l’instance narrative et la réduction de l’acte narratif, il n’y a plus d’instance de maillage de la réalité censé lui conférer un sens.

« La monstration de l’hétérogène peut-elle tenir lieu de récit ?
Il y a en même temps ressassement (la même information saisie sur plusieurs chaînes), hétérogénéité (des bribes d’information diverses non coordonnées), ruptures (passage d’un thème à un autre), télescopages (mise ensemble, parce qu’ils sont consommés successivement, d’événements sans lien entre eux)… » (Lits, 2007 : 121)

Le récit hypernarratif se caractérise donc par l’absence d’un début, d’un milieu et d’une fin. La suppression de cette clôture génère alors un terrain propice aux effets d’amalgame et de confusion narrative. François Jost (2020 : 98) identifie l’un des risques de l’information au XXIe siècle comme étant le fait que celle-ci repose sur des effets de « juxtaposition ». À l’heure où les micro-récits ne sont plus rattachés à une narration classique et qu’ils peuvent être détachés de leur contexte d’émergence, le récepteur ne sait plus forcément selon quelle grille interprétative analyser l’évènement. « L’usager se trouve devant un récit infini, sans début ni fin, dans lequel il circule sans hiérarchisation ni progression construite » (Lits, 2010 : 34). Cette déstructuration du récit entraine sa réutilisation hors contexte et laisse le pouvoir configurationnel au curateur qui peut extraire l’information de son « intégrité contextuelle » (Paveau, 2017 : 229) pour appuyer sa propre intrigue. En cela, l’un des mésusages de l’hypernarrativité serait de permettre aux utilisateurs des réseaux sociaux de s’approprier une partie du récit médiatique et de l’extraire de son contexte afin de produire des fake news vraisemblables (Allard-Huver, 2019).

Par exemple, la polémique du kebab qui se cristallise sur Twitter le 17 juillet 2019 suite aux propos de Sibeth Ndiaye, secrétaire d’État et porte-parole du gouvernement : « Nous avons conscience que nos concitoyens ne mangent pas du homard tous les jours, bien souvent c’est plutôt des kebabs ». Cette phrase est prononcée suite à démission de François de Rugy, ministre de la Transition écologique et solidaire, accusé d’organiser des réceptions copieuses aux frais du contribuable. La dénonciation des membres de l’extrême droite du caractère mensonger de l’information officielle se déclenche grâce à changement de cadre de l’information. Par la curation, l’intégrité contextuelle n’est plus assurée, l’hypernarration déporte le thème du récit d’une crise financière à une crise culturelle. Ce changement de cadre est possible par la reprise et la recontextualisation de l’affaire au travers de figure reconnue dans le champ politique.

Marine Le Pen (Rassemblement national), par la référence au Gorafi, en pointe le statut comique et en dénigre la vérité. Tandis que Robert Ménard (maire de Bézier, extrême droite) et Gilbert Collard (Rassemblement national) produisent le recadrage sémantique. Il ne s’agit pas d’une information sur le contenu des assiettes de F. de Rugy, mais d’une information portant sur la façon dont l’Etat se représente la gastronomie française. La mise en doute de l’information et du cadre de signifiance de celle-ci entraine une survalorisation de l’implicite du discours.

Capture d’écran des tweets de M. Le Pen, G. Collard et R. Ménard réagissant aux propos de S. Ndiaye. Sources : https://twitter.com/GilbertCollard/status/1151383167787524097 ; https://twitter.com/RobertMenardFR/status/1151230911658151937 ; https://twitter.com/MLP_officiel/status/1151377909648674816.

 

Une mise à mal du statut de la narration

Selon P. Ricœur, un événement humain n’existe qu’une fois narrativisé et inclus dans une intrigue. Or le statut de l’information semble être modifié dans le schéma hypernarratif : il ne s’agit plus d’inscrire l’événement dans une chaîne de signifiance pouvant alors créer un récit partagé, mais simplement de faire de l’information un lieu de monstration de sa présence. « L’important n’est pas de raconter l’évènement, de le mettre en récit, de l’expliquer, mais bien de dire : “on est dessus, on est dedans”. Priorité est donnée à l’énonciation, à la relation, plutôt qu’à la construction de l’information » (Lits, 2007 : 83). Paradoxalement, ce besoin de narration engendre une mutation de la narration, du fait d’un redéploiement de l’importance de l’énonciateur qui ne cesse de montrer des potentiels narratifs, mais qui n’opère jamais l’acte de configuration qui est laissée entre les mains du récepteur qui lui-même devra opérer sa propre configuration. Plutôt que du récit, ce serait donc l’advenue de « micro-récits » stéréotypés qui viendraient marquer une énonciation. L’enjeu du récit n’est plus d’inscrire l’évènement dans une intrigue plus large, mais la narration devient le support d’un énonciateur qui par la convocation de micro-récit vient légitimer sa propre vision du monde. Le patchwork narratif ne se configurerait plus dans l’unité de l’intrigue, mais ferait feu de tout bois pour agir comme un soutien argumentatif à une idée, voire un soutien à une construction ethoïque (Seoane, 2019).

L’ensemble de cette réflexion sur les changements opérés dans l’acte de configuration entraine une réinterrogation du concept d’espace public dans les écrits de M. Lits (2012). La question est de savoir si les nouvelles narrations, où chacun est un agent de configuration, permettent encore l’acte central dans le modèle classique : la reconfiguration. Y a-t-il encore des lecteurs de nos micro-récits ou chacun se répand-il dans une pratique du soliloque où il proposerait à chaque fois son propre maillage narratif ?

Le tableau suivant résume les principales mutations du modèle de la narration de P. Ricœur engendrées par l’hypernarrativité.

La polyphonie propre à l’hypernarrativité opère un retour à une interrogation de P. Ricœur (1985 : 446) dans sa conclusion de Temps et Récit : « De même qu’il est possible de composer plusieurs intrigues au sujet des mêmes incidents (lesquels, du même coup ne méritent plus d’être appelés les mêmes évènements) ». Dans ces arènes publiques modernes, existe-t-il encore des espaces de communs ou sommes-nous obligés de voir avec le philosophe la fin du récit comme la fin de la démocratie ? La mutation de l’hypernarratif est-elle l’advenue d’une suprématie du récit refigurant sans cesse l’intrigue remplacée par un énonciateur ne mettant plus au cœur le récit, mais lui-même : la fin du narratif est-elle la mise en place d’un ethos discursif devenu maître ?

Le pouvoir de mettre en récit accordé au public suite à la démocratisation de l’espace de parole a modifié notre façon de produire et de consommer de l’information. Le questionnement éminemment politique de la circulation de l’information repose sur le maintien d’un espace symbolique partagé, à l’heure où chacun peut se faire narrateur de réalités. Le concept d’hypernarration vient interroger un potentiel échec démocratique puisque le débat serait empêché du fait qu’il ne naitrait plus à partir d’une description de la réalité partagée. Le récit et l’importance de l’interprétation ont été dénoncés comme portes ouvertes aux mésusages de l’information « dans ce monde où règne la règle du clic, la vérité importe moins que le récit » (Bartlett, 2018 : 169). Le concept d’hypernarrativité questionne le rôle du public en tant que fédérateur du récit et analyse la surabondance des récits, de leurs sources et circulations comme un changement dans la façon de produire des récits médiatiques. Ce concept pose la question de la création de lieux de rencontre des différents récits face à un risque de fragmentation de l’espace public.


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Auteur·e·s

Boursier Axel

Lexiques, textes, discours, dictionnaires Paris Cergy Université

Citer la notice

Boursier Axel, « Hypernarrativité » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 02 février 2021. Dernière modification le 03 février 2021. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/hypernarrativite.

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