Cancel culture (l’importation d’une polémique)


 

Dans la campagne contre la « cancel culture » ou « culture de l’annulation », il y a comme un air de déjà-vu. En 1990, un article du New York Times lançait l’offensive contre « l’hégémonie montante du politically correct ». Les médias recensaient alors des anecdotes alarmantes, souvent exagérées, parfois inventées, sur l’intolérance d’une gauche prompte à dénoncer le sexisme, l’homophobie et le racisme. Après la chute du mur de Berlin (1989), la nouvelle menace « illibérale » (D’Souza, 1991), c’était le radicalisme universitaire ! En ralliant à leur cause des liberals de centre-gauche, les néoconservateurs ont su profiter de cette polémique pour mener la bataille idéologique en invoquant Antonio Gramsci (1891-1937) en vue d’imposer leur hégémonie.

La polémique récente contre la (supposée) cancel culture répète celle contre le « politiquement correct », sur le fond comme sur la forme, en la mettant au goût du jour : de la discrimination positive, on est passé aux violences policières racistes avec Black Lives Matter ; des codes de conduite de la « sexual correctness » au hashtag (ou mot-dièse) #MeToo. L’invocation de la liberté mobilise à nouveau des liberals. Mais c’est bien la même complainte conservatrice ou réactionnaire sur la « tyrannie des minorités » (Raynaud, 1992) et le « maccarthysme de gauche », sur la persécution des hommes blancs hétérosexuels. Une formule la résume : « on ne peut plus rien dire ! »

Les attaques contre le politiquement correct ont rapidement été relayées en France : l’historien François Furet (1927-1997), proche du philosophe conservateur Allan Bloom (1930-1992) à l’université de Chicago, a joué un rôle décisif dans cette importation. Dès l’été 1991, la presse de gauche française reprend à son compte les termes de la polémique étatsunienne : Libération et Le Nouvel Observateur, puis Le Monde, en attendant les revues, à commencer par Le Débat, avant Le Messager européen, Esprit et La Règle du jeu. Les rumeurs infondées ont donc circulé en France. Par exemple, on raconte partout qu’un historien de Harvard, Stephan Thernstrom, aurait fini par renoncer à son cours à force d’être traité de « raciste ». Or, lui-même reconnaît que l’accusation n’a jamais été proférée. De même, on rapporte alors que Swarthmore, collège d’élite, assimilerait dans son règlement les « insinuations sexuelles » à des viols. Il n’en est évidemment rien. Ces deux rumeurs ont d’ailleurs déjà été démontées par l’historien et journaliste Jon Wiener dans le magazine de gauche The Nation (respectivement les 30 septembre 1991 et 20 janvier 1992) ; elles n’en continuent pas moins de circuler, y compris en France : qu’importent les faits ?

 

Une polémique transatlantique

De même qu’il y a trente ans, la polémique contre la cancel culture se répand aujourd’hui comme une traînée de poudre, non seulement aux États-Unis, mais aussi en France et dans de nombreux pays. Le 7 juillet 2020, une lettre sur « la justice et la liberté de débattre » est publiée sur le site du magazine Harper’s. Signée par « plus de 150 écrivains, artistes et journalistes » (dont certains, à l’instar du philosophe Mark Lilla, étaient déjà engagés contre le politiquement correct trois décennies plus tôt), elle est traduite dès le lendemain sur le site du Monde. Dans les jours suivants, ce sera en Allemagne, aux Pays-Bas, au Japon… Le 10 juillet, un même nombre de personnalités répondent point par point dans The Objective (ce site est consacré aux « communautés que le journalisme a coutume d’ignorer aux États-Unis »). On y compte moins de signatures prestigieuses ; plusieurs choisissent l’anonymat pour se protéger. L’objet de leur réponse, c’est d’ailleurs l’aveuglement du premier texte à la réalité des rapports de pouvoir. Comment peut-on défendre la liberté de débattre sans s’interroger sur ses conditions d’exercice ? On ne s’en étonnera pas, cette seconde lettre ouverte ne connaîtra pas la même circulation : nulle part elle n’est traduite.

La tribune de Harper’s s’inscrit en réaction contre les mobilisations raciales ou sexuelles des dernières années. Certes, elle salue d’emblée, en une phrase, ces « puissantes manifestations pour la justice raciale et sociale ». Reste que c’est pour leur reprocher, dans la suivante, de susciter un « conformisme idéologique » pétri de certitudes morales et d’intolérance idéologique. Certes, les signataires prennent soin de se démarquer de Donald Trump, qualifié de « véritable menace pour la démocratie ». Reste que le président venait tout juste, quatre mois avant l’élection, de s’en prendre à la cancel culture, qualifiée de « fascisme d’extrême gauche ». C’était à l’occasion de la fête nationale, devant le mont Rushmore (où il espérait figurer un jour). Contre les manifestants, il envoyait des troupes fédérales ; et le 4 juillet, il annonçait des peines d’au moins dix ans de prison pour le seul fait de déboulonner une statue.

Il n’empêche : trois jours plus tard, la lettre de Harper’s, si elle évite de nommer la cancel culture, renvoie dos-à-dos les deux camps, dans un même « climat d’intolérance général qui s’est installé de part et d’autre ». Ce texte se démarque certes de l’alt-right, cette ultra-droite qui est le cœur du trumpisme ; mais quel est le sens politique d’une telle intervention ? « La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture. » Or, les signataires sont de tous bords : ils (et elles) vont de la gauche, avec Noam Chomsky, jusqu’à la droite avec Francis Fukuyama, qui avait décrété « la fin de l’Histoire » en 1992, ou David Frum, la plume de George W. Bush qui, dix ans plus tard, appelait à combattre « l’Axe du mal », en passant par des féministes comme Margaret Atwood ou Gloria Steinem. Avec un tel œcuménisme politique, que veut dire « notre culture » ?

 

Le New York Times, « illibéral » ?

Comme il y a trente ans, le New York Times est au cœur de la bataille ; mais cette fois, c’est en tant qu’accusé. La tribune d’un sénateur républicain, le 3 juin 2020, appelant en titre à « envoyer la troupe » contre les manifestants mobilisés face aux violences policières, a provoqué l’indignation d’un grand nombre de journalistes du quotidien de référence. Or, ce sont les pages de débats qui, à la lecture des tweets du sénateur, avaient sollicité cette tribune. James Bennett, responsable de cette rubrique, a eu beau défendre ce choix au nom du pluralisme, il n’en a pas moins été démis de ses fonctions. Peut-on pour autant écrire, comme les signataires de la lettre contre la cancel culture : « On renvoie des rédacteurs en chef pour avoir publié des textes controversés » ?

Il est vrai que le problème ne se pose jamais dans les médias de droite, qui donnent constamment la parole à des opinions aussi violentes. Encore faut-il ajouter qu’on n’y trouve guère de tribunes du camp idéologique adverse : ils n’ont donc rien à « annuler » ! Il importe d’ailleurs de garder cet élément présent à l’esprit quand on évoque une autre affaire : la journaliste Bari Weiss démissionne avec éclat du New York Times quelques jours après avoir signé la lettre du Harper’s. Recrutée pour les pages d’opinion après la surprise de l’élection présidentielle de 2016, dans l’intention de faire entendre ces voix droitières que le quotidien n’avait pas su écouter, s’estimant en butte à l’hostilité de collègues, elle s’estime victime d’un « nouveau maccarthysme ». C’est précisément l’argumentaire de D. Trump, qui s’appuie sur la droitisation des médias aux États-Unis pour y dénoncer ce qui reste d’une presse de gauche.

Quant à la démission de James Bennett qui l’avait embauchée, il faudrait ajouter quelques éléments. D’abord, ce responsable a reconnu n’avoir pas lu le texte mis en cause avant sa publication. En outre, ce problème éditorial « n’était pas le premier », a rappelé le patron du Times. En particulier, un an plus tôt, dans son édition internationale, le quotidien avait publié un dessin portugais jugé antisémite jusque dans une chronique du journal : D. Trump, aveugle et couvert d’une kippa, y est mené par le basset qu’il tient en laisse, dont les traits sont ceux du premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu. Le Times avait alors présenté des excuses, en annonçant des sanctions contre un rédacteur et des changements dans le processus éditorial. Mais l’affaire ne s’est pas arrêtée là : le quotidien avait fini par renoncer à publier tout dessin politique ! Cet exemple d’annulation radicale n’est jamais rappelé dans la controverse sur la cancel culture : c’est dire que l’expression est seulement utilisée contre la gauche minoritaire.

 

Quand les « annulés » ne s’effacent pas

Pourquoi importer cette offensive en France ? Un des cinq hommes à l’origine de la tribune, l’essayiste Thomas Chatterton Williams (qui vit à Paris), s’en est expliqué sur France Culture : « La liberté de parole est bien plus grande en France qu’aux États-Unis, à l’heure actuelle. » Il ajoute cependant : « Mais les Français devraient suivre de près ce qui se passe aux États-Unis, parce que le mouvement commence à s’exporter. » Autrement dit, la France devrait importer la polémique contre la cancel culture pour éviter que cette dernière ne s’exporte…

Il convient pourtant de s’interroger : qui est vraiment « annulé » ? Aux États-Unis, le sexisme et le racisme affichés par D. Trump n’ont manifestement pas empêché son élection en 2016 ; et des accusations d’agression sexuelle n’ont pas bloqué la confirmation de deux des neuf juges qui siègent à la Cour Suprême. En revanche, comme le reconnaît Thomas Chatterton Williams lui-même dans un entretien accordé au New Yorker, « nul n’a été plus “annulé” que Colin Kaepernick ». La lettre n’évoque pourtant pas ce footballeur noir dont la carrière a été brutalement interrompue pour avoir choisi de mettre un genou à terre, pendant l’hymne national, en soutien aux victimes de violences policières. « Selon que vous serez puissant ou misérable », pour avoir exercé la violence ou protesté contre elle, les jugements politico-médiatiques « vous rendront blanc ou noir »…

Qu’en est-il de ce côté-ci de l’Atlantique ? Gérald Darmanin, sous le coup d’une accusation de viol, est nommé ministre de l’Intérieur au moment même où la justice ordonne la reprise des investigations, tandis que la chaîne de télévision CNews a embauché le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour juste après la confirmation de sa condamnation pour incitation à la discrimination islamophobe. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le contraire d’une sanction. La révélation des caricatures antisémites et négationnistes publiées à vingt ans par l’écrivain Yann Moix ne l’a nullement « effacé » en 2019. En revanche, l’année précédente, l’exhumation de tweets complotistes de la chanteuse Mennel Ibtissem, au même âge, l’avait contrainte à quitter l’émission musicale « The Voice ». Malgré les protestations, Roman Polanski est récompensé par l’Académie des César, et c’est au livre de sa victime Vanessa Springora qu’on doit la relance de l’enquête contre Gabriel Matzneff : celui-ci revendiquait pourtant dans son œuvre, depuis des décennies, son goût des adolescentes (et même des enfants). Les deux hommes se soustraient du reste, encore aujourd’hui, à la justice. Quant à Woody Allen, accusé d’agression sexuelle par sa fille adoptive depuis près de trente ans, il continue de faire des films célébrés des deux côtés de l’Atlantique.

 

La rumeur médiatique

Il est vrai que la conférence de Sylviane Agacinski, prévue le 24 octobre 2019 à l’université Bordeaux Montaigne, a été annulée à la suite d’un tract de protestation d’associations étudiantes décidées à l’empêcher de se tenir, en raison des positions de la philosophe jugées « transphobes et homophobes ». Toutefois, il est faux que des « menaces violentes » aient été proférées, comme on peut encore le lire sur le site de l’université. Celle-ci a pourtant été bien obligée de le reconnaître en réponse à l’enquête menée par la rubrique CheckNews de Libération. La philosophe déclare par ailleurs, au micro d’Alain Finkielkraut, avoir refusé l’invitation à transformer la conférence en débat. La rumeur médiatique est donc trompeuse. Il en est d’autres exemples. Au même moment, « un séminaire sur la déradicalisation » aurait été annulé à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rapportent en chœur les médias. Mais combien se soucient de l’enquête publiée dans Médiapart sur cette formation payante qui aurait été donnée par un polémiste contesté ? Comme à l’époque de la campagne contre le « politiquement correct », les anecdotes montées en épingle, souvent fabriquées médiatiquement, finissent par passer pour des faits. C’est d’ailleurs contre ces « faits alternatifs » (pour reprendre l’expression utilisée en 2017 par Kellyanne Conway, porte-parole du président D. Trump) qui ont gagné jusqu’à l’université que la sociologue Caroline Ibos a dû créer un blog précisément intitulé « Fac-checking ».

Bref, en France, on n’annule guère. Ou plutôt, la censure opérée par les puissants n’est jamais appelée « cancel culture » – comme si la censure ne venait pas d’en haut. C’est vrai dans les médias, lorsqu’un humoriste est licencié pour avoir participé à un sketch parodiant un polémiste qui propage les discours d’extrême droite dans une chaîne du même groupe. C’est vrai aussi dans l’université, comme le montre bien un article de synthèse de l’historienne Fanny Gallot, lorsqu’en 2017, il faut une mobilisation pour empêcher la censure d’un colloque savant sur l’intersectionnalité organisé par l’Inspé (Institut national supérieur du professorat et de l’éducation) à l’université Paris-Est Créteil (Upec), ou quand un autre sur l’islamophobie est annulé quelques mois plus tard à l’université Lumière Lyon 2, ou début mars 2021, deux semaines après les menaces d’enquête sur « l’islamogauchisme » lancées par Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation avec « l’étrange caviardage d’une fiche de poste universitaire » effaçant toute référence à l’intersectionnalité – toujours à l’Inspé de l’Upec.

Pourtant, la réalité des rapports de pouvoir n’empêche pas Christophe Girard de dénoncer le 23 juillet 2020, en démissionnant de sa délégation d’adjoint en charge de la Culture à la Mairie de Paris, « le climat délétère général de nouveaux maccarthysmes avec la montée de la cancel culture ». Tout se passe comme si sa liberté de penser était menacée par un nouveau politiquement correct. Ce qui lui est alors reproché, ce sont ses actions et non pas ses opinions : dans le cadre de son mandat, il a continué d’intervenir pour faire obtenir à l’écrivain G. Matzneff des subventions publiques. Il s’agit donc bien d’un enjeu politique. Sous couvert de liberté d’expression, faudrait-il croire que la politique culturelle serait extérieure à la politique ?

 

Une offensive politique

Comme outre-Atlantique, en plus des relais médiatiques, mais aussi intellectuels, cette campagne bénéficie d’un important soutien politique. On a vu le rôle du président D. Trump aux États-Unis. En France, c’est Emmanuel Macron, le président de la République, qui ouvre le bal dans Le Monde du 10 juin 2020 : « Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon ». Et d’enfoncer le clou le 2 octobre dans son discours sur « la lutte contre les séparatismes » pour lancer le projet de loi visant à « apporter des réponses au repli communautaire et au développement de l’islamisme radical » : « Je vois aujourd’hui certaines théories en sciences sociales totalement importées des États-Unis d’Amérique avec leurs problèmes ». L’offensive contre « l’islamo-gauchisme », portée dès lors par le gouvernement, avec un ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports qui va jusqu’à parler de « complicité intellectuelle du terrorisme » (sic), ne fait ainsi que prolonger ces attaques. De même que pour D. Trump, la polémique s’inscrit ainsi dans une campagne ou pré-campagne présidentielle.

À trente ans d’écart, les différences entre les deux polémiques ne sont pourtant pas moins intéressantes que leurs ressemblances. La querelle du « politiquement correct » visait le monde universitaire (Fassin, 1994) : le campus était présenté, pour reprendre la formule de Chester E. Finn, ancien membre de l’administration Reagan, dans la revue conservatrice Commentary en 1989, comme « un îlot de répression dans un océan de liberté ». Aujourd’hui, cependant, la polémique contre la cancel culture porte sur la société tout entière. C’est l’effet des réseaux sociaux, qui font entendre dans l’espace public ce, mais aussi celles et ceux qui, jusqu’alors, y restaient inaudibles. Comme l’écrit Laure Murat (2020), historienne des idées française qui enseigne à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), c’est la protestation « d’une population exaspérée, marginalisée et sans autre voix ni pouvoir que l’Internet ».

Or, les signataires de Harper’s, éminentes figures de la sphère publique, jugent celle-ci menacée par l’émergence de ces contre-publics minoritaires : « Il est de plus en plus difficile de prendre la parole sans craindre des représailles. » N’est-ce pas regretter un temps mythique où l’on pouvait parler sans risque d’être contesté, sinon par ses pairs ? Certes, le harcèlement en ligne est bien une forme de harcèlement ; mais il est des trolls de tous bords. Pourquoi viser seulement la gauche minoritaire ? Et si l’on formulait les choses autrement ? Il n’est plus possible d’occuper l’espace public à l’abri des interpellations de personnes qui se sentent concernées.

Il ne faut donc pas inverser les rapports de pouvoir. Qui annule qui ? Les manifestants qui déboulonnent des statues ou les policiers qui tuent impunément ? Les femmes qui dénoncent des violences sexuelles annulent-elles leurs agresseurs, ou bien ceux-ci les ont-ils niées, tout comme la société qui efface, en même temps que le crime, la victime ? Sans doute, les voix nouvelles ne sont-elles pas toujours policées ; mais la violence symbolique n’est pas moindre dans l’entre-soi des salons légitimes ou des studios de télévision. Bousculée par ces contre-publics minoritaires, la sphère publique ne connaît-elle pas une forme d’ouverture démocratique – d’autant plus nécessaire au moment où des médias font la part belle au discours d’extrême droite ?

Cette mutation sociologique de l’espace public s’accompagne d’un déplacement politique. La bataille du « politiquement correct » portait à l’université sur le canon des humanités, en même temps que sur les codes de conduite, sexuels ou raciaux : il s’agissait des règles du jeu intellectuel et social. De nos jours, la politique des normes porte plutôt sur ce qui compte vraiment pour la société : qui définit la valeur sociale, et selon quels critères ? Black Lives Matter et #MeToo sont aussi des réponses à la valorisation de l’homme blanc sexiste et raciste par D. Trump. Mieux vaut donc célébrer la politique du « shaming » : faire honte, c’est l’envers d’une revendication de fierté. Il s’agit de discréditer des valeurs, selon les termes du philosophe Michel Feher (2019), pour en accréditer d’autres, plus démocratiques. Avant que ne se répande en 2019 l’expression cancel culture, on parlait plutôt, depuis quelques années, de « calling out » : nommer publiquement, comme le cri de l’actrice Adèle Haenel à la cérémonie des César 2020 : « La honte ! » On retrouve le même mot à Vienne, en août 2020, sur la statue d’un ancien maire antisémite : « Schande ». En fait, le calling out relève de la technique politique, plutôt que d’une culture.

Il est vrai que Barack Obama lui-même n’y voit qu’une posture morale facile qui revient à « jeter la pierre ». Fin octobre 2019, l’ancien président américain a fait la leçon aux nouvelles générations : cette culture « woke » (ou bien-pensante de gauche), « ce n’est pas de l’activisme ; ça n’apporte pas de changement ». À ses yeux, ce nouveau « politiquement correct » reviendrait à faire la morale, plutôt qu’à faire de la politique. Sans doute préfère-t-il le « community organizing » qu’il a pratiqué dans sa jeunesse ; c’est l’activiste Saul Alinsky (1909-1972 ; 1945) qui avait théorisé cette forme de militantisme social implanté au niveau du quartier. Mais pourquoi opposer ainsi les réseaux sociaux au terrain ? Actuellement, leurs combats se nourrissent mutuellement – le regain du combat pour les droits civiques en est la démonstration, avec un va-et-vient entre le local et le digital. Aujourd’hui comme hier, il s’agit bien d’activisme.

La politique du hashtag s’emploie à qualifier en même temps qu’à disqualifier, soit à faire monter ou baisser à la bourse des valeurs sociales tel discours ou tel comportement, telle institution ou telle mesure. N’est-ce pas le principe même de la bataille politique ? Ne nions pas les rapports de pouvoir, comme si la vie intellectuelle et culturelle pouvait exister en dehors de toute politique. Le terme de censure est trompeur : pour interdire, il faut avoir le pouvoir d’interdire. De fait, « provoquer l’annulation d’un spectacle, fût-il sexiste, homophobe ou raciste, finit toujours par se retourner contre les minorités. Boycotter est parfois de bonne politique, interdire jamais ». Le scandale provoqué par l’annulation d’une représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne le confirme. Pour les minorités, il s’agit plutôt de peser de leur poids afin d’accréditer ou de discréditer, de valoriser ou de dévaloriser, de légitimer ou de délégitimer. Bref, il leur faut jouer le jeu démocratique des valeurs. Il faut être en position dominante pour s’en dispenser. Ne réduisons donc pas la politisation minoritaire à une remise en cause de la liberté d’expression. Bien au contraire, elle élargit le cercle de celles et ceux qui ont droit à ce droit fondamental.

 

Une version courte de ce texte a d’abord paru dans Le Monde daté du 20 août 2020 sous le titre : « Faire honte, c’est discréditer des valeurs pour en accréditer d’autres, plus démocratiques » https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/20/eric-fassin-faire-honte-c-est-discrediter-des-valeurs-pour-en-accrediter-d-autres-plus-democratiques_6049405_3232.html

 


Bibliographie

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D’Souza D., 1991, L’Éducation contre les libertés. Politiques de la race et du sexe sur les campus américains, trad. de l’anglais (États-Unis) par P. Delamare, Paris, Gallimard, 1993.

Fassin É., 1993, « La chaire et le canon : les intellectuels, la politique et l’Université aux États-Unis », Annales ESC, 48-2, pp. 265-301.

Fassin É., 1994, « Political correctness en version originale et en version française. Un malentendu révélateur », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 43, pp. 30-42.

Fassin É, 2018 « L’irruption des contre-publics », AOC, 13 févr. :

https://aoc.media/opinion/2018/02/13/lirruption-contre-publics/

Feher M., 2017, Le Temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale, Paris, Éd. La Découverte, 2017.

Feher M., 2019, « La gauche et les siens : enjeux », AOC, 11 déc. :

https://aoc.media/analyse/2019/12/10/la-gauche-et-les-siens-enjeux-3-3/

Fukuyama F., 1992, La Fin de l’histoire et le dernier homme, trad. de l’anglais (États-Unis) par D.-A. Canal, Paris, Flammarion.

Lilla M., 2017, La Gauche identitaire : l’Amérique en miettes, trad. de l’anglais (États-Unis) par E. et P. Aronson, Paris, Stock, 2018.

Murat L., 2020, « La “cancel culture”, dernier recours d’une population sans autre voix que l’Internet », Le Monde, 1er août. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/01/la-cancel-culture-c-est-d-abord-un-immense-ras-le-bol-d-une-justice-a-deux-vitesses_6047867_3232.html

Raynaud P., 1992, « De la tyrannie de la majorité à la tyrannie des minorités », Le Débat, 69, pp. 48-56.

Auteur·e·s

Fassin Éric

Laboratoire d'études de genre et de sexualité Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis Université Paris Nanterre

Citer la notice

Fassin Éric, « Cancel culture (l'importation d'une polémique) » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 17 mai 2021. Dernière modification le 02 juillet 2021. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/cancel-culture-limportation-dune-polemique.

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