Une


 

S’intéresser aux « Unes » permet, tout à la fois, de comprendre les règles professionnelles à partir desquelles agissent les journalistes, de saisir les représentations de ce qui peut « importer » dans l’espace social, les codes de représentation de la politique, les normes linguistiques ainsi que les manières de parler de et des politiques. En effet, la Une des journaux (quotidiens ou magazines) est l’espace où s’exprime ce choix de ce qui « fait l’actualité » et où l’on donne à voir aux lecteurs une hiérarchie de problèmes publics inscrits sur l’agenda. Mais l’actualité en Une est aussi une mise en scène, chargée d’attirer commercialement ces mêmes lecteurs. Par sa spécificité dans l’activité journalistique et sa fonction commerciale, le titre de Une inscrit un organe de presse dans son espace concurrentiel propre, c’est-à-dire tente de le dé-marquer des autres. La Une est l’espace rédactionnel où s’affiche le « contrat de lecture » du titre avec son public (Verón, 1984).

 

L’affichage d’une ligne éditoriale

Dans leur travail de sélection de l’actualité, les journalistes suivent plusieurs règles imbriquées les unes dans les autres. L’actualité mise en Une doit autant suivre l’agenda politique « s’imposant » de l’extérieur que se démarquer de la concurrence ; elle doit autant montrer une « ligne » éditoriale que respecter les règles professionnelles ; elle doit autant viser la communauté nationale dans son ensemble que s’adresser à un lectorat ciblé en fonction de propriétés sociales (âge, genre, classe) et/ou de pratiques socioculturelles ; elle doit tous les jours apporter quelque chose de « neuf » sans toutefois paraître ni « artificiellement » produite, ni « suiviste » vis-à-vis des concurrents. Les logiques de vente imposent aux responsables éditoriaux des arbitrages stratégiques. En cela, les journaux sont des entreprises politiques sous contraintes commerciales (Hubé, 2008). Entreprises politiques, ils produisent des représentations du monde et participent de la production de l’ordre politique et social. Ils n’en sont pas le simple reflet ou support. D’ailleurs, ils sont aujourd’hui contestés dans ce rôle par les médias (souvent en ligne) dits alternatifs, militants ou de « réinformation ». La Une est un fort marqueur de l’ancrage sociopolitique du support de presse. Mais la concurrence n’est pas seulement une lutte symbolique de positionnement. Elle est aussi (voire principalement) une concurrence commerciale de produits vendus à un public. Les représentations des attentes de ce dernier sont étroitement liées à la structure du lectorat et constituent l’un des enjeux immédiats du choix de la Une. Le public sert de principe de légitimation au personnel journalistique tant en interne qu’en externe quant au choix des sujets de Une. Le discours sur l’événement renvoie autant à l’inscription du média dans son espace concurrentiel immédiat (les autres organes de presse) ou médiat (l’espace partisan) qu’à la volonté de s’en démarquer.

 

Une réponse à la crise d’audience

Le sens de la Une n’a pourtant pas toujours été stratégiquement investi par les journaux. Il a d’abord concerné les news magazines dans les années 1960. En France, les crises d’audience et de publicité rencontrées par les quotidiens au cours des années 1980 et 1990 (et dont ils ne sont pas sortis) a contribué au renforcement du sens stratégique de la Une. L’attention des responsables de presse est passée du lecteur-citoyen au lecteur-consommateur (Hubé, 2010). L’une des particularités de la presse quotidienne nationale française est de faire reposer une part importante de ses recettes sur les ventes, et notamment sur les ventes au numéro (à l’inverse de la presse magazine, diffusée par abonnement). Par exemple, en 2009, les ventes en kiosque représentent 37,9 % des recettes des quotidiens, soit une proportion à peu près équivalente à celle de la publicité (40,3 %) (Chupin, Hubé, Kaciaf, 2012 : 94). Le diagnostic paraît alors simple : avant d’informer, il faut inciter le public à acheter le titre en kiosque. Plus encore, l’acte d’achat n’irait plus de soi. Le lecteur « traditionnel » ne serait plus « lié » à son titre, mais demanderait désormais à être « convaincu ». Et la Une jouerait un rôle central dans cet acte d’achat. Progresse l’idée de devoir réconcilier le lecteur avec son titre, en portant l’actualité à la Une dans des formats d’écritures et graphiques nouveaux.

Cela participe à la diffusion d’un « journalisme de communication » (Brin, Charron, Bonville, 2004), favorisant par-là l’information-service, la tabloidization et la personnalisation de l’information (Esser, 1999 ; Vreese, Esser, Hopmann, 2017 ; Stanyer, 2013). Ce processus n’est pas propre à la France. Il est retenu comme l’un des indicateurs du rapprochement des systèmes médiatiques ouest-européens et anglo-américains (Hallin, Mancini, 2004) et concerne, pour autant que cela soit documenté, aussi bien les quotidiens en France (Hubé, 2008), aux Pays-Bas (Broersma, 2007), qu’aux États-Unis (Barnhurst, Nerone, 2002) ou en Serbie (Rupar, 2007). Pour des raisons de structure du marché (moins de perte de lecteurs, quotidiens diffusés par abonnements), seule l’Allemagne semble plus résistante à cette tabloidization au sein des systèmes médiatiques européens (Esser, 1999 ; Hubé, 2008).

Dans le cas français, à partir des années 1980, les journaux font se succéder les changements de Une. Libération inaugure cette série le 12 mai 1981 avec le lancement de Libé II. En changeant de rotatives, Le Monde lance une nouvelle formule en septembre 1989 ; quelques semaines avant que Le Parisien ne modifie la sienne. En 1992, L’Alsace procède aussi à une rénovation de sa forme à l’occasion d’un changement de rotatives. Pour autant ces modifications se font encore graphiquement à la marge (à l’exception de Libération), tandis que celles d’après 1995 transforment le sens des Unes et, plus généralement, des maquettes. À ce moment, Libération tente un changement ambitieux le 26 septembre 1994 avec Libé III se voulant un grand quotidien dans tous les domaines, mais qu’il doit abandonner quelques mois plus tard (le 30 janvier 1995). Le Monde lance son nouveau quotidien le 9 janvier 1995. Le Figaro a changé de formule pour l’édition du 29 novembre 1999 et L’Alsace pour celle du 1er janvier 2000. Ce processus est continu : Le Monde procède à un aménagement de sa formule le 14 janvier 2002 ; Libération modifie la sienne le 13 octobre 2003. Le Monde, Le Figaro, Le Parisien et La Tribune ont modifié les leurs entre la rentrée 2005 et le début de l’année 2006. D’autres quotidiens comme Le Progrès, La Croix et d’autres encore ont suivi ce mouvement. L’adaptation aux « attentes » supposées du lectorat (sur la forme et le fond) est devenue la norme. Ces attentes renvoient évidemment à des intérêts économiques. Les rédactions n’hésitent pas à abandonner progressivement le « grand format » pour adopter celui du tabloïd, « plus agréable à lire, plus aisé à manipuler et beaucoup plus facilement transportable », comme peut s’en expliquer le Républicain Lorrain pour sa nouvelle formule de mars 2018. Depuis, tout quotidien national, régional ou sportif en quête de nouveaux lecteurs développe une « nouvelle formule », dont la chronologie est difficile à suivre depuis le lancement d’un tel mouvement à partir du milieu des années 2000.

 

Attirer le lecteur

Pendant longtemps, tant dans la littérature académique que professionnelle, on ne s’est intéressé à la Une que sous l’angle sémiotique. Le principal sujet de préoccupation n’est pas le contenu de la Une, mais le sens sémiotique du nom du journal mis en valeur. À quels signifiants renvoient L’Humanité, Le Monde ou Le Parisien (alors encore) libéré (Souchier, 1982) ? Ce n’est véritablement que dans la seconde moitié des années 1990 que la première page des quotidiens devient la Une.

Devenue « valeur ajoutée » au contenu des quotidiens, la Une est désormais conçue comme le lieu où l’actualité interpelle le lecteur, comme peuvent déjà le faire celles des magazines depuis plus longtemps (Guérin, 1991). L’importation d’un référentiel marketing dépasse le seul cadre graphique. Ce n’est pas seulement la première page qui fait l’objet d’investissement stratégique mais l’ensemble de la « formule » du journal qui est repensé par les professionnels : le séquençage et le rubricage des informations, la restructuration des services et la mise en place de pages « d’ouverture » – jouant la fonction de Une de service. Ces réformes définissent la première page d’un journal comme une « vitrine » chargée, par des titres plus courts et des illustrations plus ostensibles, « d’attirer le lecteur » à l’intérieur du journal. L’ensemble des quotidiens français adopte progressivement ce « référentiel » fondé sur des logiques de « proximité » sociale ou géographique avec le public et de court terme, afin de convaincre les lectrices et lecteurs chaque jour. Ce changement structurel marque durablement le journalisme de presse quotidienne.

La décennie 1990 est la période charnière de ce processus d’importation qui perdure jusqu’à aujourd’hui. À chaque rachat de titre, à chaque changement de direction de rédaction, correspondent des transformations sur la forme du journal et par-là de la Une comme nouvelle carte d’identité du quotidien. Le tout alors même que ces changements ne permettent plus aux rédactions de gagner de nouveaux lecteurs pour la presse quotidienne. En revanche, cette formule semble plutôt gagnante du côté de la presse magazine. Le dynamisme des magazines « grand public » est assuré par un modèle économique reposant sur des stratégies d’externalisation de la production de contenus (développement du « publi-rédactionnel », recours aux pigistes, etc.) et sur un ciblage effectué à partir d’enquêtes par sondage. En matière de journalisme politique, ce ciblage se redouble actuellement d’une polarisation de la ligne éditoriale. L’exemple le plus emblématique est le succès de la nouvelle formule (lancée en 2006) de l’hebdomadaire très conservateur Valeurs actuelles, repensée à partir d’études marketing et de sondages, et qui, toutes les semaines, attire le lecteur à grand renfort de Unes tapageuses sur l’islam, les Roms, les fonctionnaires, les impôts ou les francs-maçons, etc. et qui atteint un pic de 118 253 exemplaires vendus par semaine en 2016 (diffusion totale payée, source : Alliance pour les chiffres de la presse et des médias – ACPM) contre 88 241 quatre ans plus tôt. Aujourd’hui, cette dynamique semble en recul.

 

Changement du design organisationnel et arrivée de nouveaux personnels

L’introduction de ces nouvelles technologies et de nouveaux concepts de travail s’accompagne d’un changement de personnel et du design organisationnel, c’est-à-dire d’une redéfinition des rapports de pouvoir et des tâches au sein de l’organisation. Si plusieurs éléments pouvaient déjà être présents dans la pratique journalistique avant les années 1990 (l’attention à la Une pour vendre, la programmation de la production en amont, en particulier dans la presse quotidienne régionale, le poids de la photographie, etc.), ils se trouvent désormais beaucoup plus fortement valorisés. À l’instar du processus décrit par Kevin G. Barnhurst et John Nerone (1995) à propos des modifications du design de la presse américaine des années 1920, ces changements sont rendus possibles par la conjonction de modifications de forme du journal, de changements organisationnels et de transformations économiques.

Le prisme marketing modifie la configuration des rédactions, autorisant un nouveau personnel non journalistique à intervenir dans les décisions éditoriales et modifiant, par là, le travail de programmation du journal. Aux États-Unis (Benson, 2001 ; Underwood, 1995) comme en France (Brandewinder, 2009 ; Hubé, 2008, 2010), les solutions de sortie de crise de la presse quotidienne sont portées par un personnel journalistique aux caractéristiques sociales spécifiques (les hiérarques des quotidiens), aidé par un groupe non proprement journalistique (managers, graphistes, directeurs artistiques) valorisant de nouvelles méthodes de « rationalisation » des pratiques. Contraints de s’adapter à cette nouvelle donne économique, les journaux en concurrence ont tendance à se « copier » les uns les autres. Et ce, d’autant plus facilement que ces personnels sont plus mobiles, passant de titre en titre (Brandewinder, 2009 ; Hubé, 2010). Ils apportent avec eux, à chaque moment, de nouvelles méthodes, de nouvelles pratiques, enseignées et apprises en école de journalisme ou chez les concurrents. De plus, ce personnel peut se justifier en insistant sur la recherche de congruence des attentes des lecteurs et des éditeurs, présentée comme le fruit de longs mois d’études scientifiques auprès des lecteurs, confiées à des experts externes ou à des professionnels internes à la rédaction, apportant toute leur « expérience » comme gage de légitimité à pouvoir refaire la maquette.

 

Quels contenus ?

L’ensemble de ces transformation a conduit les rédactions à un abaissement de leurs clivages politiques et éditoriaux (Juhem, 2001 ; Kaciaf, 2010), attisant la course à la « nouvelle la plus nouvelle » (Bourdieu, 1996) et favorisant une présentation plus sensationnaliste de l’actualité (Benson, 2004). Dans ce même mouvement, ce processus rend également possible le développement du journalisme d’investigation comme manière de tenir ensemble une quête commerciale de la sensation et la rigueur de l’éthique professionnelle du dévoilement (Marchetti, 2000).

Pour autant, si les modèles semblent converger sur la forme, le contenu des médias traditionnels dans ces systèmes ne semble pas (encore ?) pleinement affecté. L’actualité à la Une reste une information politique (Benson et al., 2012 ; Vreese, Esser, Hopmann, 2017). En réaction aux concurrences des médias d’information en continu et des sites de diffusion de fake news, les médias traditionnels ont d’ailleurs plutôt eu tendance à développer le fact-checking comme marqueur de leur ancrage professionnel. En France, le cas le plus emblématique est sans doute celui du Monde qui, en janvier 2017, a lancé en ligne son moteur de recherche Decodex après avoir créé en 2009 la page des « décodeurs », vérifiant information après information. Dit autrement, pour affectées par un référentiel marketing qu’elles soient, les rédactions n’en abandonnent jamais complètement leur positionnement éditorial ajusté socialement et culturellement à leur public (d’information générale et politique pour les quotidiens nationaux) et construit sur la longue durée.


Bibliographie

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Auteur

Hubé Nicolas

Hubé Nicolas

Centre européen de sociologie et de science politique
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Citer la notice

Nicolas Hubé, Une. Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 27 février 2019. Accès : http://publictionnaire.huma-num.fr/notice/une/.
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